Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Geneviève Tellier
Collaboration spéciale
Geneviève Tellier
La notion de liberté universitaire est apparue aux États-Unis au début du 20e siècle, alors que les universités privées connaissaient un très grand essor. Elle est toujours aussi pertinente sur les campus d'aujourd'hui.
La notion de liberté universitaire est apparue aux États-Unis au début du 20e siècle, alors que les universités privées connaissaient un très grand essor. Elle est toujours aussi pertinente sur les campus d'aujourd'hui.

L’État et la liberté universitaire

Article réservé aux abonnés
CHRONIQUE / Voilà maintenant quatre mois que l’on discute intensément de liberté universitaire. Rarement a-t-on vu un enjeu universitaire occuper autant de place dans l’espace médiatique. Encore plus rarement a-t-on vu la classe politique participer à ces discussions. À un tel point que le gouvernement du Québec sent maintenant la nécessité d’intervenir pour réaffirmer le principe fondamental de la liberté universitaire.

Cette intervention n’est pas très bien reçue par certains. Plusieurs pensent qu’une intervention du gouvernement compromettrait l’indépendance et l’intégrité des universités. Cet argument n’est pas sans bien-fondé. D’une part, la liberté universitaire repose précisément sur le concept d’indépendance. Cette liberté protège les activités des chercheurs et des professeurs de toute ingérence extérieure. C’est ainsi que les universitaires peuvent explorer, tester, remettre en question de nouvelles explications, de nouveaux problèmes, de nouvelles façons de faire, etc. C’est ce perpétuel questionnement, mené en toute indépendance, qui fait avancer les connaissances.

D’autre part, des gouvernements pourraient être tentés de définir la liberté universitaire en fonction de leurs propres préférences. C’est d’ailleurs exactement ce qui s’est passé en Ontario en 2018. Le gouvernement Ford a exigé que toutes les universités de la province se dotent d’un règlement protégeant la liberté universitaire. Ce règlement devait respecter certaines directives émises par le gouvernement. Le but réel de cette décision n’était pas cependant de protéger la liberté universitaire, mais plutôt de permettre à certains groupes (entendez ici les groupes pro-vie) de prendre la parole sur les campus. Ainsi, pour Doug Ford, les universités sont des espaces publics qui peuvent être utilisés par des militants pour faire valoir leur cause. Évidemment, tous ne sont pas d’accord avec une telle conception du monde universitaire.

En 2018, le gouvernement de Doug Ford a exigé que toutes les universités de l'Ontario se dotent d’un règlement protégeant la liberté universitaire. Ce règlement devait respecter certaines directives émises par le gouvernement.

On conçoit donc que l’intervention du gouvernement est problématique. Mais il est aussi problématique de laisser chaque université définir elle-même le principe de la liberté universitaire. Le clientélisme est de plus en plus omniprésent sur les campus. Les universités se battent entre elles pour recruter leurs étudiants, sont en concurrence les unes avec les autres pour obtenir les rares fonds de recherche disponibles et sollicitent de généreuses contributions auprès de donateurs souvent très bien nantis, donc influents. Les universités sont ainsi de plus en plus gérées comme des entreprises à but lucratif. Elles doivent être performantes, rentables, efficientes, en fonction de critères fixés par leurs actionnaires ou partenaires. Dans un tel contexte, il devient très tentant de définir la liberté universitaire en essayant de la réconcilier avec ce clientélisme.

Que faire alors ? Il semble pertinent de revenir rapidement sur l’histoire du concept de liberté universitaire. Cette notion est apparue aux États-Unis au début du 20e siècle, alors que les universités privées connaissaient un très grand essor. Il est devenu rapidement clair cependant que les intérêts privés ne pouvaient pas dicter l’orientation de la recherche et de l’enseignement. L’enseignement supérieur est ce que l’on appelle un bien public. Il doit profiter à la collectivité et non seulement à quelques-uns. Pour cette raison, des associations américaines représentant des professeurs et des établissements universitaires ont défini et continuent de définir la liberté universitaire.

Les dirigeants universitaires du Québec auraient intérêt à accepter de participer à une réflexion collective sur la liberté universitaire. Ils éviteraient ainsi de se voir imposer des règles dictées par le gouvernement. La liberté universitaire sert l’ensemble de la population. Il est donc normal qu’une réflexion collective s’amorce pour en définir les grandes orientations, surtout lorsque de nouveaux enjeux de fond apparaissent. Il n’est pas nécessaire, ni même souhaitable que le gouvernement y participe. Mais si les universités n’initient pas collectivement et rapidement une telle réflexion, ce sera l’État qui le fera à leur place. Pour le meilleur ou pour le pire.

L’auteure, Geneviève Tellier, est professeure titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.