L'auteur de cette lettre a travaillé à Bibliothèque et Archives Canada de 2014 à 2019.

Les prochaines années dans les bibliothèques et les archives nationales

OPINION / Au terme de 10 années passées à la barre des deux plus grandes institutions documentaires canadiennes — Bibliothèque et Archives nationales du Québec (2009-2014), puis Bibliothèque et Archives Canada (2014-2019) — je n’ai pas le cœur à la nostalgie. Plutôt que de dresser le bilan de deux mandats successifs qui m’ont comblé à plus d’un titre, il m’apparaît plus opportun et, surtout, plus intéressant pour le lecteur de mener un léger exercice de prospective.

Ma vision pour les prochaines années n’a de sens que si l’on tient compte de l’énorme démocratisation du savoir que nous avons connue depuis l’avènement du numérique. 

Il fut un temps où seuls les étudiants diplômés, les professeurs et les chercheurs visitaient les bibliothèques et les archives nationales. 

Ce fut mon expérience personnelle à la Salle Labrouste de la Bibliothèque nationale de France, lorsque je la fréquentais, il y a 45 ans. 

L’accès à ses 320 places était réservé à un public trié sur le volet et il fallait arriver tôt le matin, rue de Richelieu, pour obtenir, à l’ouverture des portes, l’un de ces 320 sièges si convoités.

Aujourd’hui, grâce au Web, tout le monde — non seulement dans nos propres pays, mais partout à l’échelle de la planète — a un accès complet et sans entrave aux documents des bibliothèques et des archives nationales. 

Cela a créé un appétit pour la connaissance que, franchement, nous avons du mal à satisfaire. 

C’est pourquoi, partout dans le monde, les institutions de mémoire s’efforcent de rendre leurs collections accessibles en ligne le plus rapidement possible.

Paradoxalement, plus les gens accèdent à nos collections grâce à l’internet, plus ils visitent nos espaces physiques. Les bibliothèques nationales sont de plus en plus utilisées — physiquement et virtuellement — par le grand public. 

Par exemple, en 2017, la fréquentation de la Bibliothèque nationale de France a connu une très importante hausse de 14 %, pour dépasser le million de visiteurs. 

Et la même chose se produit à la British Library qui reçoit actuellement 1,5 million de visiteurs par an. 

Depuis la fin du siècle dernier, la distinction de longue date entre bibliothèque nationale et bibliothèque publique s’est rapidement estompée.

Au cours des dernières années, Bibliothèque et Archives Canada s’est plongé tête première dans ce mouvement en se rapprochant physiquement des bibliothèques publiques. 

En novembre 2017, nous avons relocalisé nos bureaux de Vancouver, autrefois situés dans un parc technologique de banlieue, dans les locaux de la Bibliothèque centrale de Vancouver. 

Ce changement a porté ses fruits, non seulement en termes de fréquentation, mais aussi sur le plan de l’ouverture de nos employés à l’égard de leurs nouveaux collègues et de leurs nouveaux clients. 

Et, symbole fort de l’élimination des silos et de l’effacement des frontières, nous avons conçu le projet de déménager nos services au public dans de nouveaux locaux qui seront partagés avec la Bibliothèque publique d’Ottawa, à compter de 2024. 

Les limites de ce projet novateur, qui réunit dans un même bâtiment les archives nationales, une bibliothèque nationale et une bibliothèque publique, ne seront que celles de notre imagination, comme le formidable succès de la Grande Bibliothèque de Montréal le démontre quotidiennement.

Si j’ai raison de penser que le mouvement visant à abattre les barrières entre les bibliothèques nationales et publiques a commencé il y a une vingtaine d’années, je crois que ces dernières années ont vu un autre mouvement des plaques tectoniques qui aura une influence profonde sur notre avenir. 

Il s’agit de la redéfinition de notre relation avec nos clients. Les modèles de service développés par Amazon, Google et, surtout Wikipédia, amènent nos usagers à transcrire, traduire, étiqueter et décrire nos documents, devenant ainsi davantage des partenaires que des clients. 

Certes, la nouvelle donne crée une zone d’inconfort pour plusieurs de nos collègues, spécialistes de l’information qui s’inquiètent de voir le grand public procéder à des opérations qui étaient jadis leur domaine exclusif. 

Toutefois, je crois que l’expérience de Wikipédia et de sa fiabilité démontre la capacité de nos publics de s’autoréguler et de s’autocorriger.

Pour illustrer le changement de paradigme amené par la responsabilisation de nos clients, je veux citer l’exemple de notre Numéri-Lab, une initiative résolument axée sur le client qui a vu le jour en mars 2017. 

Grâce au Numéri-Lab, nous changeons complètement la façon traditionnelle d’utiliser nos collections, car ce sont les clients eux-mêmes qui établissent leurs propres priorités en matière de numérisation. 

Nos usagers choisissent les documents dont ils veulent disposer en format numérique, et, à condition que ces documents ne soient pas protégés par le droit d’auteur, ils procèdent eux-mêmes à leur numérisation à l’aide d’appareils de pointe que nous leur fournissons gratuitement, en échange de quoi ils acceptent de partager le fruit de leur travail en nous laissant des copies numériques des documents qu’ils ont numérisés.

Au cours de sa première année d’existence, le Numéri-Lab a accueilli plus de 55 projets dans le cadre desquels 71 263 pages de documents textuels et 13 469 images ont été numérisées et mises à la disposition du public. 

Nos clients ont numérisé des bulletins météo sur la pluie, le tonnerre et les éclairs à Ottawa, au XIXe siècle, ce qui alimentera les recherches sur les changements climatiques ; ils ont aussi mis en format numérique les archives des camps d’internement destinés aux Canadiens d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale. 

Et ce ne sont que deux exemples de documents exceptionnels rendus accessibles grâce au Numéri-Lab.

Un autre exemple du rôle actif joué par nos clients est fourni par notre Co-Lab, une initiative de crowdsourcing lancée en avril 2018. 

Co-Lab est un outil facile à utiliser qui permet au grand public de transcrire, d’étiqueter, de traduire et de décrire les documents et manuscrits numérisés de notre collection. Pour encourager les gens à collaborer avec le Co-Lab, nous avons proposé neuf défis liés à neuf collections représentant plus de 2 000 images. 

Nos défis comprenaient des pages de journaux personnels, des lettres d’amour écrites par Wilfrid Laurier à sa fiancée, des journaux de guerre et des documents sur la grippe espagnole. 

Le travail a été réalisé en un temps record, rendant ces documents accessibles à tous.

L’élargissement de la clientèle des bibliothèques et des archives nationales et la volonté de leurs usagers d’agir comme partenaires créent une posture qui correspond exactement à ce que Marshall McLuhan avait en tête, il y a plus de 50 ans, alors qu’il écrivait : « Dans le vaisseau spatial Terre, il n’y a pas de passagers. Nous sommes tous membres d’équipage. » Je crois que ce sont ces deux tendances lourdes qui vont éclairer l’avenir prévisible des bibliothèques et des archives — voire de l’ensemble des institutions de mémoire — au cours des prochaines années. Bien sûr, comme le veut la formule de Jean-Jacques Rousseau, « je crois, mais je ne sais pas ». 

C’est tout le plaisir de la prospective.

> L'auteur de cette lettre est Guy Berthiaume, bibliothécaire et archiviste du Canada.