Les nouveaux médias accaparent 58 % des revenus publicitaires aux États-Unis et 77 % de ceux des marchés locaux, mettant à mal les médias traditionnels.
Les nouveaux médias accaparent 58 % des revenus publicitaires aux États-Unis et 77 % de ceux des marchés locaux, mettant à mal les médias traditionnels.

Les journaux américains secoués par le coronavirus

CHRONIQUE / Au-delà des pertes humaines, différents journaux américains, dont le New York Times et le Washington Post, notent que le coronavirus est en train de faire une grande victime collatérale: l’industrie de l’information. À cause de la pandémie, les revenus publicitaires des journaux locaux ont fondu. Cette grande industrie américaine, qui était déjà en difficulté, est entrée avec le coronavirus dans une phase critique. 

Partout aux États-Unis, les perspectives de la presse écrite sont inquiétantes. La crise ne touche pas seulement les journaux traditionnels. Elle affecte aussi ceux ayant des points de vente uniquement numériques. Par exemple, BuzzFeed, un site d’information, a dû réduire le salaire de ses employés de 25 % pour assurer la rentabilité de l’entreprise.

Les journaux américains étaient déjà fortement secoués par l’arrivée des médias sociaux, qui accaparent une large part des revenus publicitaires depuis 15 ans. Or, le coronavirus accélère considérablement la révolution médiatique. Le public américain délaisse de plus en plus la presse écrite pour se tourner vers la consommation de nouvelles par vidéo qui sont diffusées en mode continu. Alors que la presse écrite reposait depuis trois siècles sur une approche critique qui suscitait la réflexion du lecteur, les nouveaux médias conçoivent les nouvelles comme une simple source de divertissement.

Tandis que la crise menace de faire disparaître les médias plus traditionnels, comme les journaux, le public américain et celui des autres pays ont besoin plus que jamais de voix crédibles, de journalistes qui procèdent à des vérifications rigoureuses de l’information et de déclarations des dirigeants politiques. D’ailleurs, les dirigeants plus autoritaires cherchent justement à profiter de la présente crise pour freiner davantage la libre circulation des informations.

Toutes les entreprises d’information traditionnelle sont affectées. En plus des journaux régionaux et locaux qui sont menacés de fermeture, les grandes agences de presse et les grands réseaux traditionnels de télé luttent pour leur survie. Gannett, une société propriétaire du USA Today et de plus de 250 journaux locaux, a été forcée de réduire ses coûts d’exploitation pour la durée de la pandémie, alors que McClatchy, l’un des plus grands éditeurs de nouvelles américains, est en faillite. Par ailleurs, les holdings Lee Enterprises et Tribune sont très endettés.

En cette période de pandémie, les journaux réduisent leur personnel et leur nombre de jours de parution partout en Amérique. Plus encore. Beaucoup de journaux jettent tout simplement l’éponge, croyant ne pas avoir de chances de survivre à la présente crise. Entre-temps, le nombre de téléchargements d’applications des nouveaux médias sociaux s’est accru de 50 %.

Aujourd’hui, la principale concurrence des journaux locaux provient de Facebook et de Google, qui, en plus de distribuer des contenus de nouvelles, accaparent 58 % des revenus publicitaires à l’échelle nationale et 77 % de ceux des marchés locaux. Les journaux locaux sont incapables de concurrencer ces deux puissantes sociétés. Le monde semble donc se diriger inexorablement vers un oligopole des médias qui contrôlera toute l’information. Ainsi, le public américain aurait accès à moins de chaînes télévisées et à moins de journaux, alors que les grands conglomérats des médias numériques prendraient plus de place. 

Ces nouveaux médias n’ont toutefois pas montré jusqu’ici qu’ils sont en mesure de relever un des défis majeurs du XXIe siècle: préserver une société démocratique. Ils ont tendance à encourager intrinsèquement la partisanerie politique au lieu de susciter de vrais débats. Face aux déclarations publiques controversées ou purement mensongères d’un Donald Trump, le public américain n’a jamais eu autant besoin de médias crédibles qui clarifient l’information et réfutent les fausses nouvelles. 

D’ailleurs, le Centre américain de prévention et de contrôle des maladies réaffirmait en 2019 la nécessité de disposer de voix locales, familières, indépendantes et crédibles pour rassurer le public américain. Le directeur du centre faisait un constat: en période de crise, «nous nous tournons vers un leader local connu et crédible pour obtenir des conseils». Or, c’est exactement le contraire qui est en train de se produire durant la crise, alors que les journaux et les réseaux de télé luttent pour leur survie.

En 2020, 65 millions d’Américains vivent dans des comtés ruraux où il n’existe qu’un journal local. En ce sens, la disparition de tout journal local ou régional prive des milliers d’Américains d’une source vitale d’information touchant leur communauté. Les journaux locaux constituent des institutions essentielles pour définir son appartenance à une communauté, dénoncer les éventuels méfaits des dirigeants locaux et encourager l’engagement civique. En un mot, ils résident au cœur de la démocratie locale.

Confrontées à la baisse de leurs revenus publicitaires, certaines grandes sociétés qui possèdent les journaux locaux ont adopté une stratégie de forte réduction de leurs coûts d’exploitation. En cette période où le public a grand besoin d’informations crédibles, les salles de rédaction se voient ainsi amputées de la moitié de leur personnel. Les journaux locaux et régionaux aux États-Unis doivent en faire plus avec moins de ressources. 

Comme beaucoup d’histoires explosives ne sont pas couvertes, ce sont les communautés locales qui en souffrent. En fait, le déclin du journalisme local ne doit pas être perçu comme un problème local. Il représente un intérêt national aux États-Unis, comme partout dans le monde. Cette question est au cœur de toute démocratie locale et cette dernière est à la base d’une démocratie à l’échelle nationale.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.