L'écrivain Thomas O. St-Pierre
L'écrivain Thomas O. St-Pierre

Les fruits tardifs

Je n’ai aucune prédiction raisonnable ou même intéressante à faire au sujet de l’issue et des effets de la crise que nous traversons présentement, même si je sais que les crises, toutes les crises, sont l’occasion d’un festin de prédictions, noires comme roses. C’est ce qui fait que depuis des semaines, pleuvent à gauche et à droite les scénarios de déclin («La vie ne sera plus jamais la même») et de réinvention («C’est l’occasion de changer notre mode de vie»).

Sur le coup, toutes les prédictions sont faciles à démonter, mais je n’ai pas envie de démonter quoi que ce soit, tant il est vrai que pour vivre, comme le disait l’écrivaine Joan Didion, il faut se raconter des histoires. Ainsi, il me semble bien naturel que nous poursuivions dans notre tête les lignes du temps que l’incertitude et la peur brouillent, et que nous le faisions en y dessinant les détours qui servent le mieux notre frustration, qu’elle s’exprime par le besoin de nous apitoyer ou par celui de nous rassurer.

Je ne dis pas ça avec mépris, et surtout pas en m’excluant du constat. À bien des égards, les histoires que nous nous racontons pour vivre, en temps de crise comme en temps d’insouciance, font partie de ce qu’il y a de plus beau en nous — en tout cas de plus unique et de plus touchant. Que, faute de mieux, un oiseau bâtisse son nid dans un endroit incongru, nous ne nous moquerons pas de son indigence; nous serons émus de sa résilience. Eh bien, est-ce qu’il serait trop fleur bleue de dire que nos nids, ce sont nos histoires à nous, membres de «l’espèce fabulatrice»; les enveloppes de mots qui nous protègent, faute de mieux, de tout ce que nous n’aimons pas de nos vies, de la triste tragédie des gens qui meurent seuls dans leurs excréments et du déprimant ennui des enfants qui ne voient plus leurs amis?

Comment alors ne pas rêver à une bière sur une terrasse ensoleillée et bondée, à des enfants qui jouent ensemble, à des amis qui rient ensemble, à des ennuis qui se constatent ensemble, à des choses qui se font ensemble ensemble ensemble?



« Comment alors ne pas rêver à une bière sur une terrasse ensoleillée et bondée, à des enfants qui jouent ensemble, à des amis qui rient ensemble, à des ennuis qui se constatent ensemble, à des choses qui se font ensemble ensemble ensemble? »
Thomas O. St-PIerre

On le voit bien : ma méfiance envers les prédictions ne me met pas tout à fait à l’abri de la tentation de me projeter, moi aussi. Si j’essaie de ne mobiliser ni grandes résolutions ni grands deuils, j’avoue quand même que j’attends — avec un certain fatalisme qui n’est pas loin d’être de la patience —, que j’attends la fin de l’hiver. Ce n’est pas une prédiction, mais c’est tout de même une histoire. Je ne parle pas de l’hiver qui a officiellement pris fin le 21 mars, je parle de l’autre, celui qui n’est pas encore fini.

Il y a des vertus au fatalisme. Nous savons déjà qu’il n’y aura pas de printemps cette année. Cependant, sous une forme ou une autre, à un moment ou un autre, comment pourrait-il en être autrement : l’été arrivera. Il arrivera peut-être à l’automne, mais il arrivera. Il arrivera défiguré, avec une jambe en moins et des expressions qu’on ne lui a jamais connues, revenant d’aventures auxquelles on ne pourra jamais croire; il arrivera au dos d’un éléphant, entouré d’une armée de Carthaginois rongés par le mal du pays, tirant quelques tigres faméliques; il arrivera avec ou sans école, avec ou sans spectacles, avec ou sans vaccin.

Mais il arrivera. Alors, je l’attends.

Je sais que s’il est jouissif, le goût de la première bière sur une terrasse n’en est pas moins éphémère et insignifiant. Je sais que des gens meurent pour des raisons qui ne relèvent pas seulement d’un virus. Je sais qu’il y a bien des choses à dire, à faire, à décider, à changer. Mais je me dis quand même qu’il ne faut peut-être pas attendre la réinvention du monde avant de savourer avec ceux qu’on aime la beauté des choses insignifiantes et éphémères qui servent de prétextes à notre vie commune. Pour cela, la fin de l’hiver suffira; les nids, c’est bien logique, sont faits pour être partagés.

Thomas O. St-Pierre est l’auteur de quatre romans et de l’essai Miley Cyrus et les malheureux du siècle. Il a pendant quelques années enseigné la philosophie au collégial; il est désormais traducteur. Il a publié son cinquième livre, Absence d’explosion, en février.