Pour la première fois cette semaine, le président Donald Trump a cessé de nier  les risques du coronavirus et a montré une véritable empathie à l’égard de ses concitoyens plongés en pleine crise de santé publique.

Les conséquences dramatiques du déni de la science

ANALYSE / Dans les milieux ultraconservateurs en Occident, mais plus particulièrement aux États-Unis, il existe une forte tendance à rejeter les études scientifiques et les analyses des experts sur une variété de tragédies appréhendées. Dans cette guerre à la science, les conclusions scientifiques deviennent tout simplement de fausses nouvelles et des canulars inventés par des partisans démocrates ou des penseurs libéraux. Cela apparaît très clairement dans le déni du réchauffement climatique. La présente pandémie est en partie aussi le résultat de cette attitude de l’autruche.

Or, depuis trois ans, cette tendance s’est accentuée avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Ce dernier, un adepte des théories du complot, n’a pas hésité à affirmer à plusieurs reprises que le réchauffement climatique était un canular chinois et que la présente pandémie du coronavirus était une invention des démocrates. Ses déclarations ont été sans cesse reprises par les ténors du parti républicain, Fox News et de célèbres animateurs de radios conservatrices comme Russ Limbaugh.

Un exemple frappant de cette attitude vient de Kevin Stitt, gouverneur de l’Oklahoma. Ce dernier, un républicain ultraconservateur et un homme d’affaires véreux, a été élu en 2018 en faisant campagne contre la vaccination en disant qu’il s’agissait d’un canular. Refusant de faire inoculer ses enfants, il a affirmé qu’il ne signerait jamais une loi exigeant la vaccination dans les écoles. Cette attitude est d’ailleurs largement répandue au sein du parti républicain. Mike Pence, qui rejette la théorie de l’évolution et nie le réchauffement climatique, a fortement appuyé la candidature de Stitt.

La pandémie du coronavirus démontre comment le Trumpisme reflète les symptômes d’une maladie bien plus profonde de la société américaine. La présente crise est l’aboutissement d’une guerre contre la science qui dure depuis plus d’une génération et qui nie l’expertise scientifique comme une sorte d’intellectualisme dépassé. Fox News et les animateurs de radios conservatrices participent à cette vaste campagne de déni scientifique depuis des années.

Lors de l’éclosion de la présente crise, les médias conservateurs ont rejeté non seulement les avertissements du danger que représente le coronavirus pour la santé publique, mais ils ont aussi ridiculisé les politiciens démocrates, les experts et les médias libéraux qui demandaient la mise en place urgente d’un plan d’action.

Trish Regan, l’animatrice la plus populaire de Fox News, est allée jusqu’à accuser les démocrates d’utiliser la crise du coronavirus « pour détruire et diaboliser ce président ». Après la visite d’un centre de contrôle des épidémies à Atlanta par Trump, le 6 mars, alors que ce dernier cherchait visiblement à minimiser les menaces du coronavirus pour la santé publique, elle n’hésita pas à affirmer que l’épidémie était totalement sous contrôle aux États-Unis. Plus encore, elle répéta les mots du président selon lesquels le coronavirus n’était pas plus grave qu’une grippe saisonnière.

Matt Gertz, le correspondant médical de Fox News, a poursuivi dans le même sens en faisant valoir à l’antenne que le « coronavirus n’était pas plus dangereux que la grippe… », ajoutant « que les craintes du coronavirus étaient délibérément exagérées dans l’espoir de nuire politiquement à Trump ». Tous les autres commentaires de Fox News, à l’exception de Tucker Carlson, ont emboîté le pas à cette campagne de désinformation. Plusieurs animateurs du réseau ont ajouté que « l’administration Trump avait fait un excellent travail pour répondre au coronavirus, que les craintes de la maladie étaient exagérées et que le vrai problème était les démocrates et les médias politisant l’épidémie pour empêcher la réélection de Trump ».

Un sondage effectué par Pew Research à la fin 2019 constatait que chez les téléspectateurs de Fox News, le déni du réchauffement climatique atteignait les 98 %. Ce déni scientifique est plutôt inquiétant à l’heure du coronavirus. Comme ces mêmes téléspectateurs écoutent aussi la campagne de désinformation menée par Fox News sur le coronavirus, ils risquent de ne pas prendre au sérieux les mesures mises en place. Or, l’âge moyen des téléspectateurs de Fox News est de 65 ans. Ils font partie des populations pour lesquelles le risque mortel du COVID-19 est le plus élevé.

La stratégie du choc de la journaliste d’investigation Naomi Klein gagne en popularité depuis une ou deux décennies. Sa théorie allègue que les sociétés humaines ont besoin de chocs comme des krachs boursiers, des crises financières ou des tragédies naturelles (ouragans ou pandémies, par exemple) pour réagir et changer fondamentalement leurs comportements. Le choc d’une pandémie pourrait donc entraîner une telle prise de conscience.

Depuis l’éclosion du coronavirus, les observateurs libéraux ont largement montré du doigt Donald Trump pour son déni du problème et son refus d’écouter les experts. Au lieu de préparer la société américaine à affronter cette crise majeure de santé publique, Trump a d’abord adopté la politique de l’autruche en blâmant tout le monde pour les ratés du système, sauf lui-même.

Toutefois, le locataire de la Maison-Blanche a réellement changé d’attitude depuis le 16 mars. Pour la première fois depuis trois ans, Trump avait l’air présidentiel. Apparaissant moins préoccupé d’assurer sa propre réélection, il a montré pour la première fois une véritable empathie à l’égard de ses concitoyens. Il a semblé réagir à une étude scientifique de l’Imperial College of London dans laquelle les auteurs concluent à la probabilité de 250 000 morts en Grande-Bretagne et d’environ un million aux États-Unis, et dans le pire des cas, 510 000 décès en Grande-Bretagne et 2,2 millions aux États-Unis...

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.