«Réaliser que le processus de dénomination d’une agence internationale pourrait avoir influencé les ventes d’une boisson portant un nom similaire révèle l’aversion au risque de notre société», croit l'auteur de cette lettre alors que près de 40% des Américains évitent la bière Corona en raison de l'épidémie du coronavirus (COVID-19).
«Réaliser que le processus de dénomination d’une agence internationale pourrait avoir influencé les ventes d’une boisson portant un nom similaire révèle l’aversion au risque de notre société», croit l'auteur de cette lettre alors que près de 40% des Américains évitent la bière Corona en raison de l'épidémie du coronavirus (COVID-19).

L’ère des fake news

OPINION / Un récent sondage démontre que 38 % des Américains évitent la bière Corona en raison de l’épidémie du coronavirus, nouvellement connu sous le nom de COVID-19. 

Il n’y a évidemment aucun lien entre la bière et le virus, mais il semblerait que plusieurs associent le nom du produit et la maladie. Constellation Brands, le fabricant de la bière, a rapidement envoyé une déclaration selon laquelle les ventes n’étaient pas affectées jusqu’à présent par l’épidémie, mais sans fournir de chiffres clairs. Peu importe, avec la semaine de nervosité des marchés boursiers et la panique qui envahit les réseaux sociaux, les Américains ont toujours une relation aussi intéressante qu’imprévisible avec le risque.

Même si les résultats de l’enquête ont été contestés par l’entreprise et par des analystes, ce qui sonne vrai, c’est la peur de la peur des Américains. À maintes reprises, l’obsession des États-Unis pour les risques et la façon dont ils les gèrent fascinent les Canadiens. Il suffit de penser au fait que les Américains ont littéralement érigé un mur entre eux et le Mexique. La perception du risque relève rarement du rationnel, notamment aux États-Unis. Certains rapports suggèrent que les restaurants des quartiers chinois à travers l’Amérique ont vu leur achalandage baisser de 20 % par rapport aux ventes de l’année précédente. Au Canada, certains pensent que le même phénomène se produit, mais aucun chiffre n’a été communiqué avec précision. Il reste toujours difficile de déterminer la validité de ces rapports, mais un tel comportement ne surprendrait personne aux États-Unis. Avec autant de choix sur le marché, les Américains peuvent envisager d’autres options.

Les États-Unis ont connu leur part de catastrophes liées à la salubrité alimentaire. En 1993, les hamburgers servis dans 73 établissements de la chaîne de restauration rapide Jack in the Box étaient liés à une épidémie d’E. Coli qui a infecté 732 personnes, pour la plupart des enfants de moins de dix ans. Cette épidémie pourtant évitable a coûté la vie à quatre enfants. En 2007, le géant de l’agro-industrie ConAgra n’a pas réussi à bien entretenir l’une de ses usines de beurre d’arachide à Sylvester, en Géorgie. Plusieurs pots de beurre d’arachide Peter Pan, contaminés par la salmonelle, ont été vendus, ce qui a fait plus de 600 victimes. L’entreprise a été condamnée à une amende de plus de 11 millions $. En 2009, les dirigeants de la Peanut Corporation of America savaient que leur beurre d’arachide était contaminé par la salmonelle, mais ils ont quand même expédié les produits. Certains gestionnaires ont été condamnés à une amende et à une peine de prison.

En 2015, une surveillance insuffisante de sa chaîne d’approvisionnement a entraîné une épidémie de norovirus à Chipotle, une grande chaîne de restaurants basée aux États-Unis. Plus de 300 personnes sont tombées malades provoquant la chute du titre en bourse. La chaîne a finalement récupéré, bien que sa réputation ait été ébranlée. Tous ces événements ont sans doute contribué au malaise collectif des Américains face à l’industrie et aux denrées alimentaires auxquelles ils ont accès.

Dans tous ces cas, les entreprises ont souffert financièrement et à juste titre. Mais l’affaire de la bière Corona et du coronavirus étonne. L’Organisation mondiale de la santé a choisi le nom du coronavirus, simplement en suivant les protocoles réguliers de dénomination des maladies issues d’un virus en forme de couronne. Le 11 février, l’OMS a changé ce nom pour COVID-19 sans fournir de raisons spécifiques, mais la plupart des médias font encore référence à la maladie sous son nom d’origine, le coronavirus. Réaliser que le processus de dénomination d’une agence internationale pourrait avoir influencé les ventes d’une boisson portant un nom similaire révèle l’aversion au risque de notre société. Les risques perçus influencent notre comportement et nos choix. Une obsession collective pour éviter les risques incitera les consommateurs à se protéger avant tout.

Le progrès technologique dans l’alimentation rend généralement la vie plus facile et plus sûre. 

Cependant, ces incidents nous démontrent à quel point les choses peuvent se compliquer en un rien de temps. 

Malgré sa rigueur et son engagement scientifique, les décisions de l’OMS peuvent avoir des conséquences imprévues, et Constellation Brands doit aborder ouvertement la manière dont ses ventes sont affectées, ou non. 

Cela pourrait facilement se reproduire à nouveau sans considérer le pouvoir des perceptions du risque.

Le Canada n’est pas à l’abri de tout cela, même si sa population perçoit les risques différemment. Mais la plupart des Canadiens croient que nos aliments sont salubres, même en cas de rappel important. 

Nous l’avons vu avec la vache folle en 2003, avec les aliments listeria et Maple Leaf Foods en 2008, et XL Foods pour le bœuf en 2012. Mais alors que les autorités réglementaires tentent de contenir les risques, le fardeau se retrouve sur les épaules de chaque consommateur pour prendre sa propre décision, sur la base des preuves dont il dispose. Une seule ambiguïté peut amener une entreprise, voire même un secteur au complet vers le gouffre.

Il est difficile de savoir qui et quoi croire dans un monde de désinformation et d’annuler les tactiques culturelles, les fausses nouvelles et la propagande. Les organismes publics devront montrer plus de vigilance et réfléchir à des moyens de s’impliquer de manière plus proactive dans notre discours public sur la manière dont nous gérons les risques liés à l’alimentation. 

L'auteur est le Dr. Sylvain Charlebois, professeur titulaire et directeur principal au Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire de l’Université Dalhousie.