Le nouveau chef du Parti conservateur du Canada, Erin O'Toole
Le nouveau chef du Parti conservateur du Canada, Erin O'Toole

Le véritable défi d’Erin O’Toole

Geneviève Tellier
Geneviève Tellier
Collaboration spéciale
CHRONIQUE / Le Parti conservateur du Canada a un nouveau chef. Il était temps, diront certains, car Andrew Scheer n’a pas été à la hauteur des responsabilités liées à sa fonction, au cours des derniers mois, alors que le pays fait face à l’une de ses pires crises économiques et sanitaires. La venue de M. O’Toole permettra très certainement au Parti conservateur de rectifier le tir, si le parti le désire.

M. O’Toole est peu connu du grand public canadien. Paradoxalement, c’est un avantage pour lui: il aura l’occasion de se présenter lui-même à l’électorat et d’élaborer un nouveau programme pour son parti. D’ailleurs, il a commencé à le faire dès le soir de sa nomination, en insistant sur le fait qu’il veut créer un parti qui rassemble tous les Canadiens, aussi différents soient-ils les uns des autres.

Mais sera-t-il capable de le faire ? Depuis des décennies, les conservateurs sont déchirés à ce sujet. Certains sont d’avis que la priorité doit être de formuler des propositions qui répondent aux demandes des militants conservateurs. L’objectif est d’éviter à tout prix la division de la droite, comme celle qu’a provoquée la création du Parti réformiste à la fin des années quatre-vingt. D’autres affichent un plus grand pragmatisme et proposent que le parti se positionne davantage au centre de l’échiquier politique. Le but est de gagner les élections, même si pour cela il faut décevoir certains militants.

Stephen Harper avait choisi la première option. On notera cependant que ceci n’a pas empêché le Parti conservateur de gagner des élections. Mais ces victoires sont loin d’avoir été convaincantes: deux gouvernements minoritaires et une cuisante défaite en 2015. L’élection d’un gouvernement majoritaire en 2011 semble n’avoir été qu’un bref intermède.

L'ex-premier ministre canadien, Stephen Harper

Quelle sera la stratégie d’Erin O’Toole ? Le discours qu’il a prononcé le soir de sa victoire indique qu’il penche pour la seconde option. M. O’Toole sait que pour gagner, le Parti conservateur doit présenter des propositions qui attireront de nouveaux électeurs. Mais en même temps, les idées qu’il a présentées pendant la course à la chefferie ressemblent fortement à celles mises de l’avant par Stephen Harper. De plus, il a activement courtisé les conservateurs sociaux pendant sa campagne. Il leur doit d’ailleurs fort probablement sa victoire.

Erin O’Toole pourra-t-il recentrer le programme de son parti tout en gardant l’appui de sa base militante ? Une façon d’y parvenir est de présenter un éventail de mesures très précises et très ciblées pour plaire au plus grand nombre de gens possible. Par exemple, promettre de ne pas rouvrir le dossier de l’avortement, tout en permettant aux députés d’arrière-ban de déposer des projets de loi à saveur pro-vie; s’engager à respecter les champs de compétences du Québec, mais vouloir développer une politique énergétique nationale, qui pourrait déplaire à certaines provinces; revenir à l’équilibre budgétaire, mais ne pas toucher aux allocations familiales, etc.

C’est cette stratégie que semble vouloir adopter M. O’Toole. Mais ce « programme à la pièce » n’est pas sans risque. Premièrement, il peut créer bien des incohérences: on promet une chose et son contraire. Les adversaires sauront très certainement exploiter ces failles. D’autre part, un tel «clientélisme » (car c’est bien de cela qu’il s’agit) empêche de présenter un grand projet de société. Pourtant, la victoire des libéraux en 2015 semble indiquer qu’un tel projet de société donne des résultats. On avait alors élaboré un programme politique axé sur la classe moyenne, perçue à la fois comme le moteur du développement économique et le fondement du tissu social de la société. Et c’est l’absence d’une vision d’ensemble qui avait manqué à tous les partis lors de l’élection de 2019.

Si les conservateurs veulent espérer être une véritable solution de rechange au Parti libéral, ils devront présenter un projet de société qui saura séduire les Canadiens. Pas juste des programmes ponctuels, à la pièce. C’est cela, le véritable défi d’Erin O’Toole.

L’auteure est professeure titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.