Sébastien Lévesque
Le Quotidien
Sébastien Lévesque

Le supplice de Tantale

CHRONIQUE / Les mythes ont ceci d’extraordinaire qu’ils sont universels et intemporels. Quelle que soit l’époque, quel que soit le lieu, ils rencontrent toujours un écho favorable, car ils raisonnent jusqu’au plus profond de nous-mêmes. Les mythes sont la manifestation des angoisses et des espérances qui peuplent le cœur des hommes. Ainsi, bien que plusieurs siècles nous séparent d’eux, il est fascinant de constater à quel point les mythes grecs ont conservé toute leur pertinence. Ils sont même parfois d’une étonnante actualité.

Aujourd’hui, j’aimerais vous raconter l’histoire tragique de Tantale, fils de Zeus et de la nymphe Ploutô. Il est aussi roi de Phrygie, donc un homme riche et puissant. C’est un mortel, mais il est ami des dieux, ce qui signifie qu’il est parfois invité à se joindre à eux jusque dans l’Olympe, le domaine des dieux. C’est un privilège extraordinaire, mais nous verrons que tout cela ne suffira pas à contenter Tantale. En dépit des richesses et des privilèges dont il jouit, ce dernier demeure toujours insatisfait. Il envie les dieux et aspire à devenir un des leurs. Mais comme vous vous en doutez probablement, cette ambition dévorante va éventuellement le mener à sa perte.

Le récit est évoqué une première fois par Homère dans le livre 11 de l’Odyssée. On y raconte qu’au fil de ses nombreux voyages, Ulysse aperçut Tantale dans le Tartare (le lieu le plus profond des enfers, selon la mythologie grecque), attaché à un rocher et entouré de fruits et d’eau fraîche. Mais chaque fois qu’il tente de s’en approcher, qu’il tend la main ou la bouche pour s’en saisir, les fruits et l’eau se mettent hors de sa portée, si bien qu’il meurt de faim et de soif pour l’éternité. C’est le supplice de Tantale. On raconte que Zeus lui aurait infligé ce châtiment en raison de son insolence et de son mépris à l’égard des dieux, dont il aurait trahi l’amitié à plusieurs reprises.

Tantale avait l’habitude de festoyer avec de jeunes gens de son âge et il lui arrivait de dérober du nectar et de l’ambroisie (la nourriture sacrée des dieux) pour en offrir à ses convives. Zeus l’aurait alors chassé et punit une première fois pour cette offense. Pour tenter de se faire pardonner (ou plutôt pour se venger, comme nous le verrons), Tantale invite les dieux chez lui à déjeuner. Il va alors repousser les limites de la provocation et du mauvais goût en leur servant les restes de son propre fils, Pélops, qu’il a tué et fait cuire. Mais les dieux découvrent immédiatement le subterfuge et décident de punir Tantale une bonne fois pour toutes.

Dans la mythologie grecque, c’est l’hubris, et plus particulièrement l’orgueil et la démesure, qui sont à l’origine de tous les maux. C’est lorsque les hommes se laissent subjuguer par leurs passions qu’ils commettent des fautes irréparables. Ils rompent ainsi l’équilibre sacré de la nature, un équilibre qui, selon les croyances de l’époque, était maintenu par les dieux de l’Olympe. En cherchant à s’élever au-dessus de leur propre condition, notamment en ne respectant pas les lois de la vie et de la nature, ce sont donc les dieux eux-mêmes que les êtres humains défient. Et c’est ainsi qu’ils courent à leur propre perte.

Tout cela peut sembler abstrait ou dépassé, mais il y a pourtant une résonnance moderne à cette histoire. Tantale, c’est le symbole de l’avidité et de la cupidité qui rongent le cœur des hommes. Et si l’on en croit les récits mythologiques, cette tendance ne date pas d’hier et fait probablement partie de la nature humaine elle-même. Mais ce qui est certain, c’est que le système économique dans lequel nous vivons actuellement tire habilement parti de cette faiblesse en nous incitant à consommer toujours davantage.

Pour la plupart d’entre nous, en effet, les possessions matérielles sont un puissant symbole de confort, de sécurité et de réussite. Dans une certaine mesure, cela est parfaitement compréhensible, mais le fait est que l’économie de marché nous pousse carrément à la démesure en repoussant toujours plus loin notre désir d’enrichissement et de jouissance des biens matériels, faisant ainsi de nous d’éternels insatisfaits. Cela n’est pas sans rappeler le sombre destin de Tantale.

Dans le langage populaire, un tantale désigne d’ailleurs une personne qui désire ardemment quelque chose qui lui est inaccessible. Ce désir insatisfait engendre forcément de la frustration et de la souffrance, si bien que nous nous mettons immédiatement en quête de nouveaux stimuli. Mais c’est peine perdue. Quiconque s’engage dans cette voie est condamné au malheur, car voué à errer constamment d’un plaisir à un autre, sans possibilité de repos. Telle est le supplice de l’homme moderne.