Jason Kenney et Chrystia Freeland

Le sauveur Jason Kenny prépare-t-il son retour au fédéral?

OPINION / Lorsqu’on demandait au premier ministre albertain Peter Lougheed (1971-1985) de se présenter à la direction du Parti conservateur du Canada, il répondait invariablement : « Pourquoi devenir premier ministre du Canada quand t’as l’Alberta? »

C’est tout le contraire de Jason Kenney. Le chef du Parti conservateur uni (PCU) aurait encore et toujours l’ambition de devenir leader national. Après la défaite de Stephen Harper en 2015, l’ex-ministre avait refusé de concourir à sa succession, persuadé qu’il allait tourner en rond dans l’opposition pendant deux mandats libéraux. Il a préféré se lancer à la rescousse de sa province, en ralliant la droite albertaine déchirée après 68 ans de pouvoir.

Le natif de l’Ontario a connu plusieurs formations politiques : Parti réformiste, Alliance canadienne et Parti conservateur. Après avoir quitté les Communes en 2016, Jason Kenney est devenu chef des progressistes-conservateurs de l’Alberta. Lorsque les mouvements de droite ont accepté de s’unir, il fut élu chef du PCU en 2017 et premier ministre en avril 2019.

Lors du récent scrutin fédéral, il a fait campagne dans l’Ouest, l’Atlantique et l’Ontario, où le chef Doug Ford avait été isolé du public pendant 40 jours. Le lendemain du vote, qui a fait la manchette des quotidiens?

Jason Kenney partait en guerre contre l’aliénation de l’Ouest, constatant que les libéraux n’ont élu personne en Alberta ni en Saskatchewan et une poignée seulement au Manitoba et en Colombie-Britannique. L’unité nationale est en jeu, croit-il, le pays boude l’huile albertaine tandis que sa province déficitaire contribue à une péréquation favorisant le Québec et l’Atlantique. Le chef multiplie les démarches pour augmenter l’autonomie de l’Alberta.

Son attitude tranche avec l’approche conciliatrice d’autres leaders conservateurs, disposés à collaborer avec les libéraux d’Ottawa. Le Québécois François Legault rejette l’idée d’un corridor énergétique national. Le Néo-Brunswickois Blaine Higgs et l’Ontarien Doug Ford se montrent ouverts à taxer le carbone. Au nom de l’unité canadienne, Brian Pallister veut jouer l’intermédiaire entre ses collègues et le gouvernement Trudeau.

Aujourd’hui, Jason Kenney cherche une excuse pour repartir en direction d’Ottawa, comme successeur d’Andrew Scheer, le grand perdant des élections du 21 octobre. Il dispose de quelques mois, en attendant le congrès national d’avril des conservateurs, pour élaborer une digne justification de son Alberxit.

C’est devenu évident. Après avoir réconcilié l’Alberta, c’est en sauveur qu’il se présentera au fédéral. Il clamera que l’unité du pays passe par un premier ministre de l’Ouest.

Mais une ombre se profile à l’horizon. Une enquête provinciale est en cours sur la campagne à la chefferie du PCU. Le quartier général de Jason Kenney aurait recruté et financé un tiers candidat en vue de discréditer son rival. En fin de campagne, l’homme de paille s’est retiré pour accorder son appui à Jason Kenney, lui procurant une victoire facile. Des enquêtes sur des allégations de fraude ont été déclenchées par la GRC et le commissaire aux élections, menant à une série d’amendes totalisant 200 000 $.

Le 21 novembre, le gouvernement adoptait une loi pour abolir le bureau du commissaire et transférer les pouvoirs de Lorne Gibson au directeur général des élections. C’est comme si Donald Trump avait retiré l’ancien directeur du FBI, Robert Mueller, de la commission d’enquête sur l’ingérence russe. Ou si Justin Trudeau avait viré la directrice des poursuites pénales du ministère de la Justice, Kathleen Roussel, responsable de l’action contre la firme d’ingénieurs SNC-Lavalin. Ne parlons pas des tentations de Doug Ford.

Un politicien ou un gouvernement peut-il impunément congédier un officier chargé d’enquêter sur lui? Des allégations d’abus de pouvoir et de corruption ont été soulevées par l’ancienne première ministre Rachel Notley et on l’a expulsée de la Chambre.

Cette tournure des événements risque d’avoir un impact sur les plans d’avenir de Jason Kenny. Il est possible qu’il soit retenu dans son Alberta. De chantre de l’unité nationale, deviendra-t-il persona non grata à Ottawa? Il reprendrait alors le refrain de Peter Lougheed.

Jean-Pierre Dubé, via Internet