Mylène Moisan

Le napperon du ministère de l’Éducation

CHRONIQUE / Quand les écoles ont fermé en mars, ça devait être deux semaines de congé, mais déjà certaines commissions scolaires, oups, centres de services scolaires, se sont dit «tiens, on va se préparer au cas où ça durerait plus longtemps».

Pas au ministère de l’Éducation.

Je suis allée rencontrer Martine*, elle est conseillère pédagogique dans un centre de services scolaire de la région de Québec, elle et ses collègues se sont tout de suite retournés sur un dix cennes. «On savait que si ça durait, les profs allaient avoir des questions, on s’est préparés.»

Puis, arriva ce qui devait arriver, le congé a été prolongé. «On était à pied d’œuvre dès le 16 mars. Dès la troisième semaine, on a envoyé une lettre qu’on avait préparée pendant les deux semaines précédentes, on avait trouvé des tutoriels avec des liens, on avait aussi fait des tutoriels nous-mêmes pour aider les profs.»

Et le ministère? Silence radio. 

Pendant ce temps, il a mis sur pied l’«école ouverte» pour les parents, un fourre-tout de liens de toutes sortes, classés par année et par matière. 

La quatrième semaine, Martine et ses collègues ont envoyé un document pour suggérer aux enseignants de ne pas s’éparpiller. «On leur a envoyé un document où on identifie des savoirs importants, sur quoi ils devraient miser. On a invité les profs à bonifier le document, on a ajouté des éléments qui n’étaient enseignés qu’à un seul niveau.»

Sinon, des élèves ne l’auraient peut-être pas appris.

Détail non négligeable, il fallait aussi s’assurer que les enseignants soient capables de transmettre la matière avec leur ordinateur, ce qui n’était pas gagné d’avance pour certains d’entre eux. «Ça allait de profs qui étaient très à l’aise à d’autres qui n’étaient pas capables d’envoyer un courriel de groupe.»

Certains ont tout de suite sauté dans la classe virtuelle, d’autres se sont contentés de «pitcher» aux parents les trousses du ministère.

Martine a donc dû aider les profs à rejoindre les élèves de différentes façons, les relancer pour s’assurer qu’ils avaient eu les messages. «Il y a des élèves qui ne prenaient jamais leurs courriels, il fallait essayer par Messenger, par Facebook et après ça, si rien ne fonctionnait, par téléphone.»

Chaque fois que Martine et ses collègues envoyaient des consignes aux enseignants, il fallait employer le conditionnel, indiquer «proposition» en rouge en haut du document. Surtout pour l’évaluation et le calcul des notes finales, qui étaient un mystère complet. «On marchait sur des œufs parce qu’on ne savait pas la direction qu’allait prendre le ministère, on ne savait rien. Mais en même temps, il fallait donner des balises, on a établi trois scénarios qui nous semblaient les plus probables.»

Vous savez quand le ministère a tranché?

«Ça a été annoncé une semaine avant de faire les bulletins, pas avant! C’est la première chose qu’on aurait dû savoir au début, les profs auraient pu faire leur enseignement et leurs évaluations en conséquence. On a même dû envoyer des modèles de lettres pour envoyer aux élèves qui étaient en situation d’échec et de réussite sans même savoir comment ils seraient évalués.»

Et ce n’est pas pareil pour tous les élèves. Sur les bulletins de première à troisième secondaire, la troisième étape donne «échec ou réussite», pour les quatrième et cinquième secondaires, ce sont des notes. «Pour nous, les notes, c’était le pire scénario».

Ils ont dû composer avec ça.

Heureusement que Martine et ses collègues n’ont pas attendu après le ministère pour aiguiller les enseignants, ils auraient attendu longtemps. Les réponses sont arrivées à la fin mai. «On a fini par recevoir une lettre de sept ou huit pages avec les directives, avec un résumé sur un napperon.»

Une feuille avec une présentation un peu stylée.

Il aurait fallu que ça arrive plus tôt.

Martine a corrigé une faute que j’avais faite dans une chronique, où je précisais que la commission scolaire était devenue un centre de services scolaires. Où est l’erreur? Scolaires ne prend pas de s, il faut écrire centre de services scolaire, contre toute logique apparente, même contre celle du gouvernement qui écrit entre autres un Centre de santé et de services sociaux, un Centre local de services communautaires, les CLSC, et le Centre de services partagés.

Étrange.

L’Office québécois de la langue française (OQLF) a publié cette explication. «Dans centre de services scolaire, l’adjectif scolaire qualifie centre (de services), et non services, ce qui explique la forme au singulier : un centre de services scolaire. C’est cette graphie qui a été retenue dans le texte de la loi sur la gouvernance scolaire.»

Ça donne l’impression qu’on a dû justifier cette graphie.

Ça donne la même impression que ce qui a été fait par le ministère pendant la pandémie, un peu n’importe quoi.

Sur le coin d’un napperon.

* Prénom fictif