Le Mois de l'histoire des noirs est célébré depuis près d'un siècle, en février.

Le Mois de l’histoire des Noirs. Lesquels ?

OPINION / Il y a quelques années, lorsque j’étais enseignant dans une école secondaire de Toronto, je reçus un appel venant d’un journaliste de Radio-Canada. C’était un jour de février, et il voulait savoir ce que je pensais de la célébration du « Mois de l’histoire des Noirs » et ce que mon école prévoyait faire à ce sujet. Ma réponse fut que je n’étais pas convaincu de l’opportunité d’une telle célébration et que je n’y participais pas.

Bien entendu, sa stupéfaction empêcha la discussion d’aller plus loin. Avec le recul, je pense que j’aurais dû faire preuve de tact pour exprimer mon point de vue. J’aurais pu par exemple lui demander de préciser à quelles personnes noires il faisait référence.

Nous sommes de nouveau en février. En Amérique du Nord, en particulier aux États-Unis et au Canada, c’est « le Mois de l’histoire des Noirs ». Des campus invitent des conférenciers noirs pour évoquer la contribution des personnes de peau noire à la société. Les écoles, les musées s’ingénient à ne pas être en reste. Au Québec, « la Table ronde du Mois de l’histoire des Noirs », organisée par le ministère de l’Immigration, Francisation et Intégration en est à sa 29e édition. Sur le site Internet de Patrimoine Canada, l’équivalent du ministère de la Culture, on peut lire : « Chaque année en février, à l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, les Canadiens sont conviés à prendre part aux célébrations qui soulignent le patrimoine des Canadiens noirs, ceux d’hier et d’aujourd’hui. » 

L’on ne peut certes mettre en doute les nobles intentions qui sont à l’origine de tels efforts. Cependant, comment ne pas avoir à l’esprit cette pensée de Frantz Fanon lorsqu’il disait dans «Peau noire, masques blancs» que « pour nous, celui qui adore les Nègres est aussi ‘malade’ que celui qui les exècre » ? Malgré tout, la tentation de poser la question : « de quels Noirs ? » demeure. Pour faire plus simple, il serait sans doute plus aisé de procéder à une distribution massive de l’ouvrage «L’assignation : les Noirs n’existent pas», de Tania de Montaigne.

Dans un style clair, didactique, et empreint d’humour, l’auteure explique que parler de « Noirs » relève d’une vision essentialiste de la couleur de la peau, qui repose sur de vieux clichés tendant à faire croire que toutes les personnes de couleur noire sont les mêmes, ont la même culture, et donc ont la même histoire.

Dans cette optique, la célébration du « Mois de l’histoire des Noirs » pourrait résulter en une forme insidieuse de racisme. En effet, alors qu’il ne viendrait à personne l’idée de confondre un Portugais, un Russe et un Iranien qui pourtant ont tous la même couleur épidermique, il semble difficile aux personnes de couleur pâle d’admettre que des personnes d’origine haïtienne, jamaïcaine ou sénégalaise aient leurs particularités distinctives reliées à leur histoire, leurs langues, bref leurs cultures.

Les thèses propagées par Arthur de Gobineau («Essai sur l’inégalité des races humaines : 1853-1855») et par David Hume («Essays and Treatises on Several Subjects», en 1777) sur les particularités raciales continuent de nourrir de façon inconsciente de nombreux clichés. En témoigne le fameux discours de Dakar du président de la France Nicolas Sarkozy dans lequel il affirmait sur un ton péremptoire que « l’Afrique n’était pas suffisamment entrée dans l’Histoire », une Afrique bien entendu, qui n’inclut pas l’Égypte.

En conséquence, on substantive l’adjectif « noir », alors qu’on ne le ferait pas, à juste titre d’ailleurs, pour l’adjectif « jaune » en référence aux habitants du continent asiatique. On substantive l’adjectif « noir », comme on le ferait pour une nationalité. On substantive l’adjectif « noir », parce qu’il suffit d’en connaître un pour prétendre les connaître tous. Pour Tania de Montaigne, l’idée de race est si ancrée dans les esprits que « la couleur prend une majuscule, on ne dit plus une noire, mais une Noire ».

Cette auteure reprend dans son livre bien des poncifs qu’elle a dû affronter depuis sa tendre enfance. Elle est française, née à Paris, mais pour nombre de ses compatriotes, elle est noire, donc Noire. Elle fait donc partie de la tribu de « Noirs », qui rient de façon hilarante, savent danser, chanter, courir, mais ne savent pas nager. Michel Poniatowski, d’origine polonaise, fut un sénateur respecté. Kofi Yamgnagne et Christiane Taubira, autres personnalités politiques françaises, furent accablés d’opprobre, en raison de la couleur de leur peau.

Cependant, il faut noter, encore une fois, que ces clichés existent même dans les esprits les plus bienveillants. Radio France International n’a-t-elle pas une émission intitulée « L’épopée des musiques noires » ? La plupart des universités américaines ont leurs « Black Studies ». Michaëlle Jean, l’ancienne secrétaire générale de la Francophonie est l’invitée d’honneur au « National Black Canadians Summit » qui se tiendra du 21 au 22 mars 2020 à Halifax. On confond ainsi allègrement couleur de peau, identités et cultures. Ce qui est très réducteur. Et pourtant, qui oserait penser que René Depestre est plus « haïtien » que Franck Étienne ? Qui oserait exclure Alan Paton du panthéon littéraire sud-africain ?

L’enfer, ce n’est pas forcément les autres. Beaucoup de personnes noires voient « le Mois de l’histoire des Noirs » comme une occasion de se mettre en valeur. Leur fierté est palpable. Les amalgames sont acceptés ou rangés au placard. On s’invente des héros. Untel fut un célèbre musicien. Un autre, un sportif aux talents inégalés. Tel autre occupa de hautes fonctions administratives. Comme si ces évocations suffiraient à effacer les inégalités sociales, la discrimination à l’embauche ou encore les précarités qui persistent chez des personnes maladroitement appelées « de couleur ». Cette effervescence est cependant compréhensible, pourvu qu’on la place dans son contexte historique.

La célébration a ses origines aux États-Unis. À l’instigation de Carter G. Woodson, éminent écrivain, eut lieu pour la première fois, en février 1926, la Black History Week. D’une semaine, on passa à un mois. Le mois de février fut choisi en hommage à Frederick Douglass et à Abraham Lincoln, deux figures marquantes dans l’histoire de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis. L’objectif alors était d’encourager l’étude de l’histoire afro-américaine.

L’esclavage, la ségrégation et les luttes pour l’émancipation et les droits civiques sont des marqueurs identitaires qui ont façonné l’histoire des Afro-Américains. Les descendants d’esclaves aux États-Unis ont d’ailleurs choisi de s’identifier autrement que par la couleur de leur peau. Ils ont une identité. Ils sont des Afro-Américains, comme il y a des Sino-Américains, des Indo-Américains. La légitimité de célébrer cette identité, cette histoire, est somme toute évidente. Ce qui l’est moins, c’est cet accaparement observé partout ailleurs, notamment au Canada.

Il existe dans la province de Nouvelle-Écosse une minorité composée de descendants d’esclaves. Autant dire que ces personnes sont d’origine ancienne. L’histoire à célébrer peut-elle être la même pour elles que pour un Canadien d’origine malienne ou d’origine kényane dont l’immigration est plus récente? Quelle place réserve-t-on dans ces festivités aux Métis, ceux dont les parents possèdent une couleur de peau différente ?

Faudrait-il donc y mettre fin ? Cela ne serait ni souhaitable ni possible. Il faudrait par contre se donner les moyens de prévenir et combattre les effets pernicieux, dont l’essentialisme et la catégorisation, qu’une telle célébration entraîne. Expliquer, par exemple, comme l’a fait Tania de Montaigne que « les Noirs n’existent pas », même s’il existe des personnes de teint noir; que la race noire n’existe pas, mais qu’il existe une race humaine comme l’ont souligné tour à tour Emmanuel Kant dans «Sur Les différentes races humaines» publié en 1775 et Anténor Firmin dans «De l’égalité des races humaines», publié en 1885. Et si le mois de février ne suffit pas pour mener à bien une telle déconstruction des mythes, il ne faudrait pas avoir de scrupules pour faire usage de toute l’année. Einstein n’a-t-il pas dit que « il est plus facile de désintégrer un atome qu’un préjugé » ?

L'auteur est Jacques Touré, enseignant à Ottawa.