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Le jour où ma profession ne sera plus requise

À vous la parole
À vous la parole
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POINT DE VUE / Dire que le travail forme en soi à la vie est pernicieux puisqu’il n’y a qu’un travail orienté sur son potentiel qui permet de prendre confiance en qui on est et de contribuer au monde sur une base épanouissante.

Plusieurs jeunes ont instinctivement compris que travailler pour travailler forme à une vie aliénante. Ils ont le goût de vivre et de contribuer authentiquement à la société, alors que le système académique contribue beaucoup trop indirectement à leur faire découvrir qui ils sont.

Si le système académique éduquait au potentiel humain au lieu de faire gober et régurgiter des connaissances, aussi impersonnelles que trop souvent déconnectées de leur potentiel, comme s’ils étaient sur une chaîne de montage industrielle, ça changerait le monde.

Au lieu de résister ou de craindre l’appel à leur vie productive, les jeunes s’y lanceraient animés par le désir naturel qui anime quiconque a cerné la connaissance de sa cause, pour «contribuer son verset dans le grand poème de la vie», comme nous l’inspirait le professeur Keating dans le film épique La société des poètes disparus.

Au lieu d’être formés à ce qui pourrait nous lier plus authentiquement à notre vie active, le système académique apprend à s’adapter au monde indépendamment de qui on est, donc à étudier pour étudier, de la même façon qu’on continue ensuite à travailler pour travailler davantage par obligation que par choix. Impossible de tirer authentiquement son épingle du jeu académique sans la compréhension de sa pertinence pour soi. Quand on connaît le ratio d’élèves par conseiller d’orientation dans les écoles, on voit bien que le système académique est d’abord au service de statistiques de réussite factice au lieu de former au potentiel humain.

Cultiver son potentiel à travers des études qui vont structurer notre sentiment d’efficacité personnel permettrait de servir son potentiel au monde, via le marché du travail, que je préfère de loin rebaptiser: champ du potentiel humain. Connaissez-vous l’origine du mot «travail»? C’était -littéralement- un instrument de torture au Moyen Âge. Le prix Nobel de l’économie en 1998, Amartya Sen, a justement été récompensé pour avoir repensé l’économie en fonction du mieux-être humain.

S’adapter pour s’adapter dans un monde où on ne se retrouve pas équivaut à apprendre à mourir à petit feu, au nom de la promesse d’une retraite où on pourra enfin faire ce qu’on veut? Foutaise.

À défaut de comprendre qui ils sont et comment ils pourraient mieux servir leur potentiel au monde, je dis bravo aux jeunes qui résistent à l’appel de travailler pour travailler. Résister à l’aliénation constitue une révolution tranquille qu’il faut encourager. Participer coûte que coûte à l’économie est générateur d’une pandémie d’épuisement professionnel qui perdure depuis des décennies, et qui est en train de retrancher l’humanité dans une désorientation généralisée, où le tout puissant je consomme donc je suis dédommage l'absence de sens de notre vie productive, surtout lorsqu’elle est aliénante.

Si on nous apprenait à sacraliser l’unicité de notre apport potentiel au monde, on ne jouerait pas à l’autruche avec le sort de la vie sur Terre, puisque nous aurions appris à honorer la vie en nous, comme le stipule la première phrase de notre Charte des droits et libertés de la personne: « Considérant que tout être humain possède des droits et libertés intrinsèques, destinés à assurer sa protection et son épanouissement. »

Avoir un discours passéiste autour du travail équivaut à l’autruche qui met sa tête dans le sable pour ne pas affronter la désorientation généralisée du potentiel humain qui carbure à une économie à sens unique au lieu de contribuer au bien commun.

Je rêve du jour où ma profession ne sera plus requise, grâce à un système éducatif qui servira à former au potentiel de ses participants, donc à une productivité économique humaniste. D’ici là, ma profession tente de réparer ce que l’école brise chez une trop grande majorité de ses participants.

L’auteur, Érick Beaulieu, est conseiller d’orientation en pratique privée. Son texte fait suite à la publication de la chronique de Denis Gratton intitulée L’École de la vie parue le 6 mai 2021.