«Quelques feuilles de choux, télés et radios font de l'islamophobie leur fonds de commerce», prévient l'auteur.

Le discours haineux, matrice des extrêmes

L'Islam est devenu le sujet refuge pour tout politicien en perte d'imagination et de crédibilité. C'est une carte maîtresse qu'ils font sortir de leur manche comme épouvantail pour glaner des positions ou déstabiliser leurs opposants. Ils le placent au coeur de tout débat sans prendre les précautions pédagogiques nécessaires au risque de lancer les anathèmes ou d'entretenir la confusion dans les esprits, occultant par conséquent les problèmes socio-économiques quotidiens.
Pas besoin d'aller chercher du côté du discours enfiellé de Donald Trump pour trouver une explication à l'acte barbare contre la Grande mosquée de Québec, les politiciens et les médias locaux se sont déjà chargés depuis des années à instiller leur discours haineux et à entretenir leur obsession de stigmatisation des musulmans les faisant apparaître comme des parias venant d'un autre temps.   
C'était vraiment pathétique de voir certains politiciens, éditorialistes et commentateurs, jadis des incitateurs à l'anathématisation de leurs compatriotes musulmans, s'émouvoir hypocritement de la tuerie qui a ébranlé la paisible ville de Québec et sa communauté musulmane. C'était indécent, toutes ces larmes de crocodile de Mario Dumont, l'instigateur de la vague de stigmatisation avec l'utilisation malicieuse des accommodements. De Gérard Deltell et l'acharnement de son Parti conservateur sur le niqab, en faisant de lui un enjeu majeur lors de la dernière campagne électorale fédérale. De Nathalie Roy, de la Coalition avenir Québec, qui s'opposait même que l'Assemblée nationale utilise le terme « islamophobe » dans une motion. Ainsi que Jean-François Lisée qui a trouvé dans la composante identitaire un moyen de booster sa campagne moribonde à la direction sur le dos des musulmans. Il n'a pas hésité à faire tout un plat pour des raisons mesquines le fait que son rival a eu l'élégance de souhaiter une bonne fin de Ramadan aux musulmans. Son coup de génie de la « AK-47 sous la burka » reste dans les annales des phobies politiques au point d'irriter ses collègues du parti. « Je ne peux pas cautionner qu'on fasse peur aux Québécois pour gagner des votes », a dénoncé Mme Maltais, critique du Parti québécois en matière de laïcité. 
Les jeunes candidats au djihad puisent dans les sites extrémistes les raisons de leurs radicalisations ; de même que le suspect de la tuerie de la mosquée de Québec qui y a trouvé toute la littérature fasciste et raciste pour s'islamophobiser. À la différence que ce jeune a pu s'alimenter également et quotidiennement de discours haineux auprès des grands médias nationaux, et de la bouche de certains politiciens de propos discriminatoires. L'islamophobie s'est banalisée, au point de devenir une mode pour toute personne en quête de visibilité médiatique. Les langues se sont déliées depuis et la discrimination envers les musulmans est assumée sans complexe et en toute impunité.    
Quelques feuilles de choux, télés et radios font d'ailleurs de l'islamophobie leur fonds de commerce. Les interventions dans différents médias de pâles « experts » en religion ou en sécurité et de certains reporters de « faits divers » promus au rang d'analystes politiques n'ont cessé d'amplifier et d'entretenir la confusion en écorchant de noms hirsutes, en balançant des appréciations délirantes parfois insensées et en mêlant les concepts de race, de religion, des branches de l'Islam et de ses écoles juridiques. Certains commentateurs infatués ont cédé à des pulsions enfouies plutôt qu'à l'analyse froide digne d'un universitaire ou d'un chercheur, confondant ainsi par des pirouettes incultes le terrorisme et l'islam, l'islamisme et la religion. D'autres plus prétentieux sont allés jusqu'à dépoussiérer la formule de Samuel Huntington, « le choc des civilisations ».  
Aveuglés par leur haine envers l'autre, ils se souciaient peu du choix des mots ou de leur pertinence. Les raccourcis les plus simplistes sont empruntés et l'équation redoutée est avancée sans pudeur «islam=intégrisme=terrorisme» ; et, aux yeux de leur ignorance crasse, tout musulman est un terroriste en puissance. Prisonniers de leur paresse intellectuelle, ils ne distinguent même pas entre les bourreaux et les victimes. Dans le monde, les musulmans sont de loin les premières victimes de ce fléau sanguinaire et au Canada, il est la cause des malheurs et des exils des milliers de réfugiés et la source de honte et de révolte de millions de musulmans qui constatent qu'une bande de criminels s'est approprié leur religion en la dépravant pour des desseins de violence.  
La vague d'indignation et d'émotion et les rassemblements de solidarité des Québécois et Canadiens dans leur diversité religieuse, raciale, sexuelle à travers le Canada a noyé dans l'oeuf les quelques relents de haine qui continuaient à souffler sur les braises de la division via les réseaux sociaux. La sincérité des témoignages et le degré élevé de la maturité politique des responsables fédéraux, provinciaux et municipaux ont été un baume sur la peine des familles et de la communauté musulmane ainsi que sur ce drame qui a ébranlé les fondements idéologiques et philosophiques sur lesquels ce pays de bonté et d'humanisme s'est bâti. 
Cette tragédie et ces pertes humaines ne peuvent rester vaines. Elles interpellent nos consciences et nos responsabilités. C'est une opportunité pour que chacun de nous assume ses obligations pour préserver la spécificité canadienne de tolérance et de  vivre ensemble. 
Tout débat est légitime dans une société et sans sujet tabou. Mais on ne discute pas des enjeux identitaires en lançant en pâture et à la vindicte populaire toute une communauté et ses idéaux et référents religieux et civilisationnels. On ne discute pas en mettant en exergue le « Nous » tout en l'opposant à « l'Autre ». Mais plutôt un débat serein et paisible. Un débat avec toutes les communautés et non pas contre elles. Un débat entre membres et citoyens égaux en droit et non pas avec un statut d'infériorité imposé par la majorité. Un débat sans condition préalable encore moins, un contrat d'adhésion sans droit de regard.   
La radicalisation djihadiste n'est désormais plus le seul danger qui guette nos jeunes et la préoccupation majeure à la stabilité du pays. L'islamophobisation est aussi un risque qui gangrène la cohésion sociale. La déradicalisation djihadiste et la désislamophobisation sont le combat commun de chacun de nous.  
Quand on sème la stigmatisation, on récolte des morts sur nos consciences. Semons la fraternité, on récoltera la paix et le bonheur pour notre population et la prospérité pour notre terre commune, notre pays.   
L'auteur, Ali Hannat, est politologue à Ottawa