Photo prise au Lac d’Argile, en octobre 2009.

Le dernier cri de l’hirondelle

OPINION / À Maxime Pedneaud-Jobin, maire de Gatineau, à son équipe et aux gens de l’Outaouais 

Enfant, j’ai vu, sans vraiment m’y attarder, des tas d’hirondelles, collées serrées sur un fil, l’air repu, l’air joyeux. Je vous écris aujourd’hui en raison de cet inestimable souvenir.

En 2012, par une belle journée de juin, je suis allée sillonner le marais aux Grenouillettes le long de la route 148 à Gatineau avec un ami photographe. J’ai été sidérée par le calme des lieux: nous n’avons vu que quelques libellules, un seul papillon, pas d’abeille, une tortue, une grenouille léopard et très peu d’oiseaux, dont une guifette noire et une ou deux hirondelles. C’est alors que mon ami a pointé du doigt un avion qui survolait les lieux pour y pulvériser un insecticide. Était-ce simplement dû à un mauvais jour pour l’observation?

Du Bt quoi?

Quoi qu’il en soit, depuis, j’ai lu tout ce que j’ai trouvé sur le Bti. Bacillus thurengiensis israelensis est une bactérie découverte en Israël en 1976. Cette bactérie vivrait naturellement dans les sols d’une quinzaine de pays. Les chercheurs ont découvert qu’elle était toxique pour les larves de nématocères, un important sous-ordre de la classe des diptères, une famille d’insectes ayant deux ailes, dont jusqu’à 20 400 non encore identifiés au Canada. Les nématocères sont des insectes des plus diversifiés. En voici quelques exemples : les tipulidés, les cécidomidés, les drosophilidés et ceux que vous connaissez un peu mieux: les culicidés (moustiques) et les simuliidés (mouches noires).

Pulvérisation de Bti par un avion, en Outaouais.

Un univers fascinant
Il reste tant à apprendre de cet univers étonnant. Plusieurs d’entre nous avons hélas une relation amour-haine avec les insectes; il nous faudrait pourtant, dans nos écoles, des cours d’entomologie 101. J’ai appris que la majorité des familles de nématocères ne piquaient pas. De nos quelques 57 moustiques répertoriés au Québec, seul 7 ou 8 seraient piqueurs et, comme chez les mouches noires, seules les femelles s’abreuvent de sang. Et la plupart de ces insectes sont d’importants pollinisateurs.

Mais encore, il existe, chez les nématocères, une famille qu’on trouve en abondance dans tous les milieux aquatiques et semi-aquatiques au Québec : les chironomidés. Les chironomes, cousins non piqueurs de nos moustiques (souvent confondus avec ces derniers), constituent la plus grande part des macro invertébrés en eau douce. Les chironomes jouent des rôles clés dans les écosystèmes: les larves contribuent grandement à la fixation et au recyclage des matières organiques en suspension dans le milieu aquatique et fournissent une nourriture abondante à de nombreuses espèces, y compris les larves d’autres insectes (dont les odonates), les poissons et les amphibiens. Indirectement, certains mammifères, les oiseaux et les chauves-souris bénéficieront de tout ce réseau alimentaire ainsi généré. Et, lorsque le chironome émerge de la pupe, il s’envole avec ses congénères, formant des nuages stationnaires ou se déposant par centaines sur les arbres pour nourrir à son tour le vivant en milieu terrestre.

Odonate

Ainsi, le principe de vigilance est clairement de mise dans le dossier Bti. Par ailleurs, les gouvernements, certains organismes environnementaux et des gestionnaires d’aires protégées envoient, à leur corps défendants, des messages contradictoires aux municipalités et à la population. En effet, on décide, sur les territoires de sa juridiction, de s’exclure des zones d’épandage de Bti et/ou d’interdire les arrosages pendant certaines périodes importantes pour des espèces à statut précaire (ex : rainette faux-grillon), présentant également le tout comme autant de gestes d’éducation à l’environnement pour la population.

Mais on ne dit presque rien pour des zones de juridiction municipales contigües et on ne s’inquiète pas, semble-t-il, de ces écosystèmes humides attaqués de toutes parts et de ses composantes, rares ou non!

Bref, que ce soit dérangeant pour plusieurs ou non, nous préoccupons-nous vraiment de la biodiversité et de la vigueur des écosystèmes, là où ils se trouvent encore?

Les chironomes sont de grands alliés des pêcheurs. Avis aux pêcheurs : saviez-vous qu’on offre des ateliers de confection de mouches ayant l’aspect de chironomes en Colombie-Britannique? Ce printemps, lors de vos excursions de pêche au Québec ou ailleurs, jetez un coup d’œil sur le contenu stomacal de vos prises; vous allez être surpris de ce que vous trouverez!

Truite capturée avec une mouche imitant un chironome en Colombie-Britannique.

Le Bti spécifique?
C’est ce qu’on ânonne sur la toile… et sur les sites de nos trois paliers de gouvernement également: le Bti s’attaquerait spécifiquement au sous-ordre nommé plus haut, les nématocères, et l’impact sur chaque espèce dépendrait de l’intensité des traitements. Or, ça commence à nuire directement ou indirectement à pas mal de monde ça!

Le seul fait que le Bti, pulvérisé à répétition dans nos milieux aquatiques et qui détruit de 90 % à 100 % des larves de moustiques et de mouches noires du printemps à l’automne — retire une source de nourriture importante à la faune. Maintenant, doit-on s’étonner que de plus en plus d’études —indépendantes — démontrent que le Bti affecte également leurs proches cousins, les chironomes? Est-il besoin de calculer précisément quelles proportions d’organismes sont détruits en relation avec l’intensité des traitements dans un milieu touché pour comprendre que le Bti nuit à l’écosystème en le privant d’une part considérable de ses organismes filtreurs? Que cet insecticide appauvrit le milieu en lui retirant une biomasse tout aussi importante et que, par conséquent, il affame nombre d’espèces dans le milieu? Avons-nous vraiment besoin de mesurer l’ampleur de l’effet domino sur toute la chaîne alimentaire? Et quel impact le Bti a-t-il sur toutes les espèces non étudiées, y compris celles non encore identifiées?

Le Bti… biologique?
Les marques communes au Québec du Bti, par exemple le Vectobac 1200L15, sont composées d’une part moindre de Bti (moins de 12 %), d’une part étonnamment importante d’adjuvants (88 % ou +), dont la composition est protégée par le secret commercial — agents de protection contre les rayons ultraviolets, émulsifiants, anti-moussants, stabilisateurs et autres phagostimulants — et 0,10 % d’isothiazoline. Et toute cette belle soupe est pulvérisée depuis près de 25 ans dans le secteur du parc du lac Beauchamp. Pensez-vous que le Bti contribue à la santé de nos lacs?

Dans le doute… Dans le contexte actuel où 40 % des insectes, soutiens essentiels à la vie, sont menacés d’extinction et où nous sommes témoins du déclin massif de la biodiversité mondiale, l’unique action sensée et urgente à poser devant notre compréhension très partielle des effets réels de ce larvicide sur la vie est de s’abstenir d’en utiliser jusqu’à nouvel ordre.

Mais alors, pourquoi les décideurs acquiescent?

Parce que nous avons élu et continuons à élire des personnes qui n’arrivent pas encore à saisir le lien étroit qui existe entre économie et protection de la nature. Parce que trop peu de scientifiques se soulèvent alors que nous aurions tant besoin d’eux: en tant que biologistes et écologistes en 2020, les écosystèmes les plus intacts possibles devraient être notre unique priorité. Parce que trop peu d’organismes s’indignent, craignent de perdre leurs subventions. Parce que trop peu de citoyens croient en leur propre pouvoir d’influence.

Il faut dire qu’en permettant aux promoteurs immobiliers d’établir de nouveaux développements domiciliaires, ou autres, trop près des milieux humides, on se magasine des problèmes de nuisance par les insectes piqueurs pour nos néo-citadins. Sans parler des problèmes d’inondation, impliquant souvent les mêmes secteurs! La tendance s’est accélérée jusqu’à encercler et fragmenter des zones de biodiversité d’importance, de plus en plus précieuses de par leur rareté. Tout comme plusieurs autres citoyens depuis des décennies, nous sommes de plus en plus inquiets face aux multiples agressions et interventions dans les milieux naturels. C’est à se demander ce qu’il restera de vie dans les écosystèmes si ça continue de la sorte.

La situation à Gatineau
Le contrat de pulvérisation à Gatineau a été reconduit tel quel pour 2020. Il s’élève à moins de 300 000 $ payé à même le compte de taxes des résidents des secteurs visés, dans l’est de Gatineau. Un milieu aquatique pulvérisé à répétition en Camargue, en France, aurait mis deux ans avant d’être au moins partiellement restauré.

Il nous reste une petite fenêtre pour sauver plusieurs espèces dont un grand nombre d’insectivores qui viennent chez nous uniquement durant la saison chaude pour couver. Le Bti n’est pas responsable de tous nos maux, mais il est urgent qu’on regarde en face ce cheval de Troie qui s’est immiscé dans notre monde naturel depuis trop d’années déjà. À tous, je demande un geste de solidarité pour la conservation à Gatineau:

1. Qu’on applique le principe de précaution par rapport au Bti sur notre territoire jusqu’à nouvel ordre, permettant, de fait, le début de la restauration des milieux touchés.

2. Que la Ville de Gatineau se penche à fond sur le dossier Bti, avec la participation active des différents acteurs de la communauté, afin de reconsidérer la pertinence de cette pratique.

3. Qu’on travaille avec les résidents des secteurs ayant demandé des traitements au Bti afin de trouver avec eux des solutions respectueuses des écosystèmes à court, moyen et long terme.

4. À l’instar de Magog et Saint-Bruno, que notre municipalité adhère au Fonds des municipalités pour la biodiversité.

Hirondelle bicolore

Nous ne saurions penser à meilleur geste de conservation dans l’immédiat à Gatineau.

Et, à nos concitoyens qui n’entendent pas honorer le rôle vital des moustiques et des mouches noires dans notre paysage, je dirais ceci: demandez aux aînés de votre entourage de vous décrire la nature, telle qu’elle était, il n’y de cela ma foi, pas si longtemps…

Claire Charron, M. Env.,

Claude Martineau, naturaliste,

Diane Paré, technicienne de la faune retraitée,

Gatineau