L’affaire Wet’suwet’en: le point de bascule

OPINION / Encore une fois, l’actualité canadienne est monopolisée par une revendication autochtone et le blocage de voies de communication qui s’ensuit, cette fois des voies ferrées. À écouter les bulletins de nouvelles et les réactions des uns et des autres, l’impression qui émerge est que cette nouvelle crise marque, hélas, un point de bascule.

Du côté des «blancs», l’atteinte d’une perte de patience et de sympathie envers les autochtones, un ras-le-bol; du côté de ces derniers, l’enlisement dans une dynamique d’éternels victimes et d’attentisme, et l’enlisement dans une stratégie primaire de confrontation. La grande réconciliation, qui était l’affaire du gouvernement fédéral et apparemment à sens unique, a perdu de sa légitimité. À partir de maintenant, il y a fort à parier que c’est la société canadienne «blanche» qui dira aux communautés autochtones : montrez-nous que vous voulez faire partie de cette société, et non pas vivre à la marge en revendiquant continuellement. Dernière conséquence, dangereuse celle-là, la perte de confiance ou de crainte envers les pouvoirs publics, et le risque que des personnes ou des groupes, d’un côté ou de l’autre, se permettent toutes sortes d’actions, certaines violentes.

Ce point de vue n’est pas celui d’un expert mais celui du citoyen moyen qui s’intéresse à l’actualité et qui se sent concerné par le sort des Premières nations. Sûrement, ma compréhension des problématiques autochtones n’est pas complète mais elle est celle que tous les Canadiens se forgent à la lecture des articles de journaux et à l’écoute des bulletins de nouvelles. Malheureusement, ceux-ci sont surtout faits de reportages sur des manifestations autochtones. Si j’en suis rendu à avoir épuisé mon capital de sympathie et de patience, tant les pouvoirs publics que les leaders autochtones devraient en prendre bonne note car j’ai la conviction que des millions de Canadiens sont rendus au même point.

Comment en sommes-nous arrivés à cette situation qui n’augure vraiment rien de bon et dont les grands perdants seront les communautés autochtones ?

Pour deux raisons, à mon humble avis. La première tient aux manquements du gouvernement fédéral. Manque de sensibilité d’abord, face aux problématiques des conditions de vie déplorables de nombreuses communautés autochtones, manque d’intelligence à l’égard de leurs cultures, de leurs droits ancestraux et des revendications territoriales et, surtout, manque de détermination à apporter des solutions satisfaisantes. Je dis «surtout» parce que ce ne sont pas les études, rapports, commissions d’enquête et recommandations qui ont manqué et qui indiquaient les voies à suivre. La seconde raison tient à la dynamique de victimes, d’opposition et de confrontation primaire dans lesquelles se sont enfermées les communautés autochtones. Il y a quelques années, le slogan des leaders autochtones envers les gouvernements était «Idle No More». Dans leur for intérieur, bien des Canadiens se disaient probablement : «Vous, arrêtez de vivre dans le passé, mettez-vous en mouvement et marchez en regardant vers l’avant.»

Est-il possible de ramener sur les rails le train des discussions et négociations en vue de solutions enfin satisfaisantes et constructives aux problématiques autochtones ? Peut-être, mais dans l’immédiat, à voir, d’un côté l’apparente anarchie dans les communautés autochtones (chefs élus, chefs héréditaires, matriarches, factions et conflits internes); et de l’autre, l’indécision et l’inaction des gouvernements, il y a de quoi être sceptiques. Même Ghislain Picard, le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador ne semble avoir aucune autorité ou ascendant sur qui que ce soit. Quant au chef national Perry Bellegarde, il s’est fait plutôt discret.

Quand même, j’ose espérer que cette énième crise se terminera sans trop de dégâts. Par la suite, c’est cependant aux leaders autochtones qu’il appartiendra dorénavant de reconstruire les ponts, de convaincre les Canadiens de leur bonne volonté et de regagner leur sympathie. Mon souhait est que les Premières nations se décident à réellement participer à la vie de ce pays, comme en participant à ses institutions politiques. Pourquoi, par exemple, ne pas demander que le parlement fédéral alloue un siège de député par province aux Premières nations ? Dix députés autochtones qui participent aux travaux du Parlement et y apportent les préoccupations des Premières nations, ce n’est pas rien. Que ces députés soient élus au suffrage universel des membres des communautés autochtones ou désignés par les chefs héréditaires serait le choix des Premières nations. Je suis sûr que plein d’autres moyens positifs et constructifs sont possibles.

Mais peut-être qu’il est trop tard, que les communautés autochtones isolées continueront de disparaître dans l’indifférence, que les revendications et confrontations continueront mais avec moins de tolérance de la part des citoyens et que les affaires demeureront dans le statu quo malsain qui perdure depuis déjà trop longtemps.

Souhaitons que le point de bascule en cours puisse encore être évité.

Gilles Bourget, Gatineau