Pourquoi des médicaments largement utilisés sont-ils temporairement épuisés en ce moment? Est-ce en raison de la demande mondiale accrue, de l’insuffisance soudaine d’ingrédients actifs ou de problèmes de fabrication peu clairs? Personne ne peut fournir de réponse.

La pénurie de médicaments devrait être un enjeu électoral

POINT DE VUE / «Il existe environ 7000 médicaments sur ordonnance au Canada, et plus 1800 d’entre eux font l’objet d’une pénurie», disait Kelly Grindrod, Université de Waterloo dans le Toronto Star du 6 août 2019. Les conséquences possibles des pénuries de médicaments au Canada commencent tout juste à être considérées.

Ces derniers mois, des pharmacies locales ont envoyé des avis à mon cabinet (parfois plusieurs par jour) pour indiquer que certains médicaments étaient soudainement en «rupture de stock» pour des raisons et une période inconnues. Cela comprend Adalat et Olmetec, ainsi que leurs versions génériques. La nifédipine (Adalat) actuelle a été brevetée en 1967 et son utilisation a été approuvée aux États-Unis en 1981. Il s’agit d’un inhibiteur calcique utilisé pour traiter l’hypertension, l’angine de poitrine et même la maladie de Raynaud. L’olmésartan (Olmetec) est un ARA (antagoniste des récepteurs de l’angiotensine) utilisé pour traiter l’hypertension et l’insuffisance cardiaque congestive. Il a été breveté en 1991 et connaît un usage généralisé depuis 2002. Alors, pourquoi ces médicaments largement utilisés, ainsi que des dizaines d’autres, sont-ils temporairement épuisés en ce moment? Est-ce en raison de la demande mondiale accrue, de l’insuffisance soudaine d’ingrédients actifs ou de problèmes de fabrication peu clairs? Personne ne peut fournir de réponse.

L’enquête canadienne sur les médicaments menée du 14 novembre au 3 décembre 2018 révélait qu’au cours des trois ou quatre dernières années, selon les répondants (27 % provenant du Québec), les pénuries de médicaments avaient fortement augmenté à 79 % et quelque peu augmenté à 16 %. Dans 45 % des cas, cela nécessitait des mesures concrètes plusieurs fois par jour. Environ 32 % des pharmaciens n’ont jamais reçu de préavis concernant ces pénuries, et 43 % d’entre eux n’en ont reçu que rarement. Au Canada, un adulte sur quatre a été personnellement touché par cette situation ces trois dernières années, ou connaît quelqu’un qui a été touché. La situation s’aggrave. Trois médicaments anticancéreux — la vinorelbine, la leucovorine et l’étoposide — sont disponibles en quantités limitées.

Nous reconnaissons que les marques et les génériques du même médicament possèdent une efficacité et des effets secondaires possibles qui divergent. Le fait de changer la médication d’un patient pour un médicament de remplacement similaire appartenant à la même famille peut entraîner des conséquences imprévisibles. Ainsi, la plupart des médecins demanderaient probablement à un patient de revenir à son cabinet environ un mois plus tard afin de vérifier si le changement de médicament a causé des effets indésirables ou une diminution d’efficacité. De toute évidence, ces visites supplémentaires sont plus coûteuses pour notre système de santé.

L’une des conséquences imprévues et possibles de ces pénuries concerne les «retraités migrateurs» et les autres personnes qui prévoient quitter le Canada pendant leurs vacances. Les formulaires des assurances voyage sont complexes. Comme l’a récemment écrit le Dr John D. Allingham : «C’est seulement lorsqu’ils effectuent une demande d’indemnisation que les clients apprennent quelle était leur couverture». La plupart des compagnies rejettent une demande si elles estiment que la personne concernée est instable. Cela peut survenir lorsque la dose d’un médicament est changée; et cela pourrait certainement se produire lorsque les patients sont obligés de remplacer leur médicament par un produit qui est un «cousin proche», en raison de la rupture de stock d’un médicament qu’ils prennent depuis plusieurs années.

Notre système d’approvisionnement des médicaments, qui était déjà fragile, fait désormais face à une nouvelle menace. Une foule de personnes diabétiques obtiennent leur insuline au Canada à 10 % du prix de celle vendue aux États-Unis. Déjà 10 états — y compris la Floride (le troisième état le plus peuplé), le Vermont et le Colorado — sont en train d’adopter des lois afin de légaliser l’importation de médicaments canadiens. Et cela avec la bénédiction du président, Donald Trump. Les médicaments de marques seraient principalement concernés.

Cependant, les médicaments génériques pourraient être affectés si le régime d’assurance médicament du Dr Eric Hoskins est mis en œuvre. Actuellement, la plupart des médicaments génériques coûtent plus cher au Canada qu’aux États-Unis. Toutefois, si nous pouvions consolider les régimes d’assurance médicament privés et public de façon à augmenter les «achats massifs» et à négocier les prix canadiens à la baisse, il n’y a aucune garantie que les Canadiens auraient accès à une quantité suffisante de médicaments.

Sans nul doute, la ministre fédérale de la Santé Ginette Petitpas Taylor devrait exprimer nos plus vives réserves en ce qui concerne l’aide apportée aux Étasuniens afin de résoudre leur problème en leur permettant un accès gratuit à notre approvisionnement très limité de médicaments. Une coalition de 15 groupes d’hôpitaux, de professionnels de la santé et de patients a déjà livré ce message à Ottawa. De futures lois pourraient être nécessaires pour restreindre la quantité de produits pharmaceutiques canadiens qui sont exportés. Éventuellement, les personnes qui achètent des médicaments, comme de l’insuline, pour plus d’une semaine devraient être obligées de montrer une pièce d’identité prouvant qu’elles résident au Canada.

Le prochain premier ministre du Canada doit également affirmer fermement à Donald Trump que même un très petit échantillon de médicaments provenant de notre pays sera totalement coupé s’il menace de réimposer des tarifs douaniers pour l’acier, l’aluminium et d’autres marchandises du Canada.

*Dr Charles S. Shaver, est natif de Montréal. Il est diplômé de l’Université Princeton et du Johns Hopkins School of Medicine. Il est ancien président de la section de médecine interne générale de l’Association médicale de l’Ontario. Les opinions exprimées dans le présent article sont les siennes.