La pensée de Dieu

CHRONIQUE / Dans son best-seller Une brève histoire du temps, le célèbre physicien et cosmologiste Stephen Hawking, pourtant ouvertement athée, a déjà déclaré que si nous arrivions un jour à découvrir une théorie complète qui nous permettait de comprendre pourquoi l’univers existe et pourquoi nous existons, alors ce serait « le triomphe ultime de la raison humaine – à ce moment, nous connaîtrions la pensée de Dieu ». À juste titre, ces mots ont fait couler beaucoup d’encre. La pensée de Dieu? Mais qu’entendait-il par-là, exactement?

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Dieu est un concept polysémique, c’est-à-dire que sa définition et son sens peuvent passablement varier d’une époque et d’une culture à l’autre, voire d’une personne à une autre. En ce sens, il est assez clair que dans l’esprit d’Hawking, le mot Dieu ne référait certainement pas à un être transcendant et personnel, comme c’est le cas dans les principales religions monothéistes. En fait, il y a tout lieu de penser que le Dieu dont parlait Hawking n’était autre qu’un principe créateur, semblable à celui décrit par Einstein.

Ce Dieu n’a évidemment rien d’une personne et n’est donc pas animé d’une volonté propre, comme vous et moi. C’est plutôt un être immanent et impersonnel qui se révèle à nous à travers l’ordre harmonieux de tout ce qui existe. Mais cette révélation n’a rien d’une expérience personnelle et n’a en elle-même aucune implication morale. Cela rejoint la pensée de nombreux philosophes grecs, notamment les stoïciens, qui considéraient que Dieu n’était en fait que l’expression de l’ordre et de l’harmonie qui règnent dans la nature. Dieu, c’est les lois de la nature, autrement dit. Ou plus simplement encore, Dieu EST la nature – et inversement.

Et ce Dieu, ce n’est que par la science que nous pouvons un jour espérer le connaître – et peut-être même le comprendre. Tenter de comprendre la pensée de Dieu, c’est donc s’efforcer de « décoder » le langage à travers lequel elle s’exprime. Et ce langage, ce n’est autre que la science, et plus particulièrement les mathématiques. La science est effectivement le seul véritable langage universel. La pensée de Dieu, quant à elle, n’est qu’une expression pour parler des lois de la nature, de la rationalité qui habite le monde. Bref, comme on peut le constater, cela n’a rien à voir avec la théologie ou avec une quelconque croyance irrationnelle en un être « surnaturel » et vaguement anthropomorphique.

Il n’en demeure pas moins que l’univers est un lieu rempli de mystères, à commencer par le fait que la conscience elle-même existe. C’est probablement ce que voulait dire Einstein lorsqu’il affirmait que « ce qu’il y a de plus incompréhensible dans l’univers, c’est qu’il soit compréhensible ». L’univers est organisé rationnellement, de sorte que par l’exercice de notre propre raison, nous puissions le comprendre et s’y harmoniser à notre tour. Cette fabuleuse coïncidence a de quoi laisser songeur, surtout que nous n’avons aucune idée si tout cela a réellement un sens et une finalité quelconque.

N’empêche, la science a le pouvoir de nous aider à mieux comprendre qui nous sommes et d’où nous venons. C’est notamment grâce à elle que nous connaissons maintenant le lien intime qui nous unit au cosmos et au reste de la « création ». En effet, ne sommes-nous pas des « poussières d’étoiles », comme le dit si bien Hubert Reeves? Cela implique que nous prenions conscience de la fragilité de la vie sur Terre et, a fortiori, de notre responsabilité envers elle. Et il n’y a que par l’accroissement de nos connaissances et de notre conscience que nous pourrons – peut-être – sauver la beauté du monde.

Cela dit, je ne suis peut-être pas aussi optimiste que Stephen Hawking quant à notre capacité à un jour élucider tous les mystères de l’univers. Je doute que la raison humaine soit à elle seule en mesure de produire cette fameuse « théorie du tout » à laquelle il a consacré toute sa vie et ses travaux. Dans ces conditions, je crains que nous devions nous contenter du peu que nous savons. « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien », disait Socrate. Cela constitue à tout le moins une belle – et nécessaire – leçon d’humilité.