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«Mes parents (photo) ont passé leur vie à aider et à défendre les personnes les plus démunies. À manifester dans les rues pour faire entendre les voix des personnes marginalisées», écrit Georgia Vrakas.
«Mes parents (photo) ont passé leur vie à aider et à défendre les personnes les plus démunies. À manifester dans les rues pour faire entendre les voix des personnes marginalisées», écrit Georgia Vrakas.

La liberté académique menacée, vraiment?

Georgia Vrakas, Ph. D., psychologue et ps.éd.
Professeure agrégée, Département de psychoéducation UQTR, campus de Québec
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TÉMOIGNAGE / Je suis professeure à l’Université du Québec à Trois-Rivières. J’assiste présentement à ce «débat entourant la liberté académique dans le milieu universitaire et dans les médias. Ce que je vois me trouble énormément. Je suis professeure depuis presque 11 ans. Ce que j’observe est qu’il n’y a pas de menace à la liberté académique, pas dans le sens que certains médias véhiculent depuis plusieurs mois. 

Ce que j’observe par contre est que le discours dominant actuel stipule que la liberté académique est menacée par des étudiant.e.s woke , des «radicaux» qui nous disent quoi enseigner et comment le faire. L’essentiel de ce discours est malheureusement repris par certain.e.s collègues. De plus, je sens qu’il a peu ou pas d’espace pour exprimer une opinion contraire sans recevoir des contrecoups. 

Je suis Alice de l’autre côté du miroir. Je ne vis pas dans le même univers que certain.e.s de mes collègues ni de certaines des voix les plus fortes au Québec. Mais, mes parents m’ont appris dès un jeune âge que les voix qui crient le plus fort ne sont pas celles qui ont nécessairement raison.

En tant que professeure, mes recherches portent, entre autres, sur la santé mentale des Autochtones. Ceci fait en sorte que j’aborde des sujets comme la colonisation, les pensionnats, les abus sexuels, les suicides, tous des sujets extrêmement difficiles, émotifs et troublants. Je fais ceci en sachant que je porte un regard externe sur des milieux et des traumatismes qui ne sont pas les miens. Je fais de mon mieux, j’essaie de comprendre, mais avant tout je pratique l’empathie. Dans mes cours, je n’ai jamais eu à utiliser de mots blessants pour parler des vécus et des réalités des Autochtones. Il n’y a aucune urgence intellectuelle ni philosophique qui nous oblige à utiliser un mot péjoratif pour décrire un peuple ni leur souffrance. 

Je ne comprends pas pourquoi on s’acharne tant à avoir le «droit» d’utiliser le mot en n (qu’il soit en français ou en anglais). On nous dit et on nous répète ad nauseam que c’est notre droit, faute de quoi la liberté académique est menacée. Non, il ne s’agit pas ici de la protection de la liberté académique, mais la protection du statu quo où la majorité blanche détient le pouvoir autant dans nos universités que dans notre société. 

Ici, comme ailleurs au Canada, les personnes issues de minorités racialisées et les Autochtones n’ont pas le pouvoir d’opprimer la majorité. Toutefois, on les accuse de vouloir museler les professeur.e.s, de nous censurer. De nous enlever notre précieuse liberté académique. Rien de moins. Pensez-vous que ces étudiant.e.s ont réellement le pouvoir de nous «annuler» ? Non. Les personnes opprimées, colonisées, marginalisées par nous (c.-à-d., la majorité blanche) n’ont ni les ressources, ni le statut, ni le pouvoir qu’il faut pour nous enlever quoi que ce soit.

Ce qu’ils et elles nous demandent est de ne pas utiliser des mots qui ont blessé des gens, leurs parents, leurs grands-parents depuis des générations. Si ces mots font encore et toujours mal aux personnes pour lesquelles ils ont expressément été créés, ces mots qui ont servi à les diminuer, les rabaisser, voire même les effacer, il faut arrêter de les utiliser. Qui sommes-nous pour ne pas les croire, ne pas les écouter, ne pas entendre leur souffrance? Si ces jeunes tentent de nous faire comprendre que ce discours ne tient plus, qu’il n’a plus sa place, qui sommes-nous pour leur dire qu’ils ne comprennent pas? Ne sommes-nous pas en train de leur imposer notre vision, peut-être désuète, du monde?

Nous vivons dans une société où le racisme systémique est bel et bien réel, même si notre gouvernement continue de jouer à l’autruche. Nous vivons dans une société où la liberté académique est devenue plus importante que les le racisme vécu par nos étudiant.e.s. Il faut se rendre à l’évidence : il est nécessaire de changer les choses.

Voyez-vous, mes parents, tous deux des immigrants ont quitté leurs pays respectifs, leurs sécurités menacées à cause de ce qu’ils représentaient, les idées qu’ils véhiculaient. Une fois à Montréal ils sont devenus des personnes très impliquées dans leur communauté. Ils ont passé leur vie à aider et à défendre les personnes les plus démunies. À manifester dans les rues pour faire entendre les voix des personnes marginalisées. À faire des vagues pour provoquer des changements. J’ai été élevée avec ces valeurs. Cela fait partie de moi. Mon père, historien avant de devenir avocat, nous a toujours parlé de l’importance de l’Histoire. Pourquoi? Parce que si on ne tente pas de comprendre notre Histoire, dans toutes ses facettes, nous sommes voué.e.s à la répéter. 

Je ne vais donc pas commencer à me censurer afin de suivre le discours dominant et je ne vais surtout pas utiliser la liberté académique (qui, soit dit en passant, est un privilège) pour contribuer à perpétuer des injustices passées et présentes que ce soit par l’entremise de mon enseignement ou de mes travaux de recherche. 

Je crois qu’une réelle liberté académique doit permettre à ces étudiante.s, à ceux et celles qui sont rarement considéré.e.s, de lever la main en classe et dire : Non. Ça suffit.