Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
L’histoire tragique de la Grande Peste de Marseille de 1720-1722 est un vibrant rappel de ce qui peut se passer lorsque les autorités politiques privilégient les intérêts économiques plutôt que la santé publique.
L’histoire tragique de la Grande Peste de Marseille de 1720-1722 est un vibrant rappel de ce qui peut se passer lorsque les autorités politiques privilégient les intérêts économiques plutôt que la santé publique.

La Grande Peste de Marseille de 1720-1722

À la suite de la peste de 1580, durant laquelle Marseille perdit 30 000 habitants sur 72 000, les autorités municipales prirent des mesures drastiques pour prévenir toute propagation de ce fléau. Entre autres choses, elles mirent sur pied un bureau de l’assainissement composé de membres du conseil et de médecins de la ville. Ce bureau était responsable de formuler des recommandations pour préserver la santé des citadins.

Pour protéger la ville de la peste, cette nouvelle bureaucratie s’attela à développer l’infrastructure publique de Marseille. En plus d’établir un premier hôpital public et de doter la ville d’un effectif complet de médecins et d’infirmières, ce bureau était responsable de l’accréditation des médecins locaux pour assurer aux Marseillais une information fiable sur la propagation de la peste. 

Depuis la mise en place du système de quarantaines au 15e siècle, ce dernier s’était sophistiqué. On avait établi un système de contrôle à trois niveaux qui était régi par le bureau de l’assainissement. Tous les navires arrivant à Marseille devaient être inspectés par les membres du bureau et on leur accordait trois différents certificats de santé selon leur condition. 

Un examen attentif devait être fait du journal du capitaine concernant chaque ville que le navire avait visitée avant de procéder à l’inspection de la cargaison, de l’équipage, des passagers et à la recherche de tout signe de maladie. S’il n’y avait aucun signe de contamination, le navire pouvait entrer dans le port.

Mais au moindre signe de maladie, le navire n’était pas autorisé à se rendre au quai de Marseille. Si le navire réussissait le premier test, mais que son itinéraire indiquait qu’il avait passé par une ville où sévissait la peste, il était alors relégué au 2e niveau de quarantaine, où le navire et son équipage devaient passer 18 jours sur une île près de Marseille. Par contre, si le navire était soupçonné de transporter la peste, il était alors complètement isolé sur une île au large de Marseille. L’équipage et tous les passagers devaient alors effectuer une quarantaine de 50 à 60 jours.

Comme ce bureau s’ajouta aux réglementations régissant la quarantaine, les Marseillais furent largement protégés de la peste pendant 140 ans. Toutefois, ce système sophistiqué de protection ne fonctionna pas adéquatement en 1720. Certains membres du bureau montrèrent un certain laxisme dans l’application de la réglementation.

La peste fut introduite à Marseille le 25 mai 1720 par le navire marchand Grand-Saint-Antoine, qui était en provenance de Sidon au Liban et qui avait fait escale à Smyrne, Tripoli et Chypre, trois foyers de contamination. Un passager turc, suivi de plusieurs membres de l’équipage, et même le chirurgien du navire, furent contaminés. D’ailleurs, pour cette raison, le navire se vit refuser l’entrée à Livourne en Italie.

En arrivant à Marseille, le navire fut mis en stricte quarantaine conformément à la réglementation en vigueur. Néanmoins, la peste fut introduite dans la ville par des rongeurs provenant du navire, sous la pression de riches marchands qui avaient besoin de la cargaison de soie et de coton que le navire transportait en vue de la grande foire médiévale de Beaucaire. Ainsi, les autorités levèrent en partie la quarantaine. 

En conséquence, plusieurs officiers du navire furent autorisés à entrer dans la ville et les marins déchargèrent les marchandises sur des chaloupes. Les autorités constatèrent rapidement la propagation de la peste dans la ville où les officiers logeaient. Toutefois, les autorités furent lentes à réagir. Lorsqu’elles apportèrent les soins appropriés au début d’août, il était déjà trop tard. Les hôpitaux, submergés par le nombre de malades, étaient incapables de répondre à la demande. 

Finalement, les autorités municipales tentèrent d’imposer un cordon sanitaire le 1er août pour contenir la propagation de la peste. Mais plus de 10 000 personnes avaient déjà fui la ville, étendant la maladie aux campagnes et aux villes environnantes. Ainsi, la peste se propagea non seulement dans toute la ville, mais contamina graduellement aussi toute la Provence.

À partir d’août, les autorités municipales bénéficièrent de l’aide de 500 esclaves pour ramasser les 3000 cadavres gisant dans les rues de la ville qui dégageaient une puanteur intolérable. En quelques mois, le plus important port de France et une ville florissante avaient été ainsi réduits à la misère. Toute l’infrastructure sociale s’effondra. Les pauvres souffrirent particulièrement, étant réduits au chômage et à la famine.

Les registres officiels rapportent la mort de 39 334 personnes sur les 90 000 Marseillais. Mais certaines estimations fixent le nombre de morts à 45 000, voire 50 000. De plus, au moins 50 000 personnes vivant dans le reste de la Provence furent victimes de l’épidémie, alors que la peste se propageait dans les villes d’Aix-en-Provence, Arles, Apt et Toulon, qui perdirent de 25 % à 40 % de leur population.

Face au désastre frappant Marseille, le gouvernement royal décida de gérer la crise. Ce fut le début en Occident d’une administration centrale choisissant de se superposer aux autorités locales. Versailles supervisa alors tous les aspects de la crise, plaçant la ville de Marseille sous tutelle, ordonnant la fermeture du port, plaçant la ville en quarantaine, et s’occupant de la distribution de la nourriture, du nettoyage des rues, de la réglementation des marchés, etc.

L’histoire tragique de la Grande Peste de Marseille est un vibrant rappel de ce qui peut se passer lorsque les autorités politiques privilégient les intérêts économiques plutôt que la santé publique. Comme en 1720, l’incapacité d’une certaine administration américaine à prendre les mesures appropriées dès les premiers jours de l’épidémie de coronavirus est responsable de la propagation du virus et par conséquent des milliers de morts qui en résultent.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.