La culture de l’indignation

Réjean Bergeron
Réjean Bergeron
Professeur de philosophie au cégep et auteur de «L’école amnésique ou Les enfants de Rousseau»
POINT DE VUE / Avez-vous remarqué qu’il ne se passe plus une semaine maintenant sans qu’un lecteur ou un collectif de personnes qui, se disant outrés, offensés, choqués, voire même indignés suite à la lecture d’une chronique ou d’un texte d’opinion parus dans un quotidien, décident de réagir par l’intermédiaire d’une lettre ouverte afin de condamner vertement les propos tenus, de demander des excuses ou de menacer de se désabonner du journal qu’ils s’imaginent avoir pris en défaut?

Signe des temps? Je crois que oui. De plus en plus de lecteurs sont désormais frileux, allergiques ou même intolérants face à tout ce qui peut s’opposer à leurs valeurs, opinions, croyances, mais aussi à leurs sentiments. Bien que plusieurs se disent ouverts au débat d’idées, cela ne peut se faire pour certains qu’à la condition que celui-ci se déroule entre personnes s’abreuvant à la même source, formées à la même école, s’agenouillant devant les mêmes idoles.

En fait, dans la société individualiste et narcissique qui est la nôtre, plusieurs s’attendent, en bons clients, à retrouver le reflet de leur propre personne dans les pages du journal qu’ils ont l’habitude de lire, auquel ils sont peut-être abonnés et pour lequel, plaît-il, ils ont payé. Ainsi, loin d’être le reflet de l’actualité et du temps qu’il fait, une réalité complexe, souvent orageuse, chaotique, pleine de contradictions et de débats houleux, le journal dont ils rêvent serait celui de la belle unanimité, de la vérité incarnée et de la pensée unique; évidemment celle qui est la leur!

Et chose surprenante, ce genre de réaction, loin de venir de personnes ignorantes ou peu éduquées, provient bien souvent de lecteurs très scolarisés : des universitaires, enseignants, professionnels, militants, activistes, etc.

Médias sociaux et «cancel culture»

Comment expliquer ce phénomène qu’on pourrait qualifier de «culture de l’indignation»? La question est complexe et les pistes de réponses pourraient aller dans plusieurs directions. Toutefois, je crois que ces sautes d’humeur, ces bouderies et ces appels au boycottage à l’endroit d’un chroniqueur ou d’un grand quotidien sont en partie le résultat du climat malsain que l’on retrouve dans les médias sociaux et, plus précisément, des effets négatifs du travail des algorithmes qui finissent par nous «parker», suite à une analyse de notre profil numérique, dans des chambres d’écho très spécifiques où chacun a ensuite tout le loisir de s’adresser aux membres d’une petite communauté taillée sur mesure qui, à peu de choses près, partagent les mêmes opinions ou croyances.

À grands coups de «like» et d’émoticônes inoffensifs semés à tout vent, nous aimons nous retrouver entre «amis» comme on dit, pour ne pas dire entre clones. Toutefois, dès qu’une personne ose exprimer une opinion qui va à l’encontre du courant dominant, les chiens sont rapidement lâchés : insultes, attaques contre la personne et, pour finir, ostracisation de la brebis galeuse; ce qui permet alors au groupe de retrouver sa belle harmonie et sa rassurante unanimité.

C’est la «cancel culture» qui s’est déployée à vitesse grand V au cours des dernières années – expression que l’on pourrait traduire par la culture du boycottage, de l’effacement ou de l’humiliation publique – qui serait à l’œuvre ici lorsqu’un ou plusieurs individus, non contents de lire dans un journal des idées ou des opinions qui vont à l’encontre de leurs valeurs, croyances ou sentiments, font appel à la cavalerie pour initier un mouvement de condamnation, tout en prenant bien soin de pointer du doigt le mouton noir, c’est-à-dire l’auteur du texte qu’ils jugent «offensant», qu’ils aimeraient transformer en bouc émissaire.

Ai-je besoin d’exposer les effets négatifs que ce genre d’attitude peut avoir sur le climat social, la liberté de pensée et d’expression ainsi que sur la vie démocratique? De peur d’être pointées du doigt à leur tour, boycottées, dénigrées ou ostracisées, nombreuses sont les personnes qui décident de garder le silence, de ne pas participer à un débat même s’ils sont en désaccord avec les opinions exprimées, ou d’adhérer à reculons à des propos tenus par d’autres personnes à seule fin de se faire accepter par les membres du groupe dans lequel ces propos ont été prononcés. En somme, face à ce climat malsain, plusieurs décident de pratiquer l’autocensure.

«Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement», nous disait Emmanuel Kant en 1784 dans Qu’est-ce que les Lumières? Voilà une maxime que nous aurions avantage à redécouvrir et à mettre en pratique à une époque où le conformisme ne cesse d’étendre ses hideux tentacules.