Air Canada a pris la décision d'annuler une trentaine de liaisons aériennes dont dépendent plusieurs régions.
Air Canada a pris la décision d'annuler une trentaine de liaisons aériennes dont dépendent plusieurs régions.

Et si on renationalisait Air Canada?

CHRONIQUE / Encore une fois, Air Canada fait les manchettes pour les mauvaises raisons. Cette fois, la compagnie s’attire des critiques de toutes parts par sa décision d’annuler une trentaine de liaisons aériennes dont dépendent un grand nombre de régions. Plusieurs villes sont touchées, dont Val-d’Or, Rouyn-Noranda, North Bay, Kingston et Windsor.

Ce n’est pas la première décision douteuse que prend le transporteur aérien. Pensons à son refus de rembourser les passagers dont les vols ont été annulés en raison de la pandémie. À la fermeture des centres d’entretien Aveos qui a entraîné la perte de milliers d’emplois bien rémunérés, il y a quelques années. Sans parler de l’éternelle question des services en français déficients. Bref, la compagnie irrite bien des gens, à plus d’un titre.

La fermeture annoncée des liaisons aériennes est une décision d’affaires. Ces routes ne sont tout simplement pas rentables. Dans ce cas, c’est un problème avec la demande : il n’y a pas assez de clients pour que l’entreprise soit capable de couvrir ses coûts. Il faut dire que les frais d’exploitation d’un service aérien sont considérables. Les coûts fixes (les avions qu’il faut acheter) sont très élevés, peu importe si les services sont utilisés ou non (si les avions sont pleins ou vides).

On ne remet pas en question la logique économique qui a mené à l’annonce de ces fermetures. Ce qui semble plus discutable, cependant, c’est la décision d’avoir privatisé Air Canada en premier lieu. On a tendance à l’oublier, mais Air Canada a déjà appartenu au gouvernement fédéral. Pendant longtemps, posséder une compagnie aérienne nationale était un signe de prestige. Tous les pays en voulaient une. C’était à la fois un signe de prospérité et un formidable outil de développement économique. Surtout pour un pays comme le Canada qui a un vaste territoire à couvrir et qui était en plein essor économique.


« Pendant longtemps, posséder une compagnie aérienne nationale était un signe de prestige. »
Geneviève Tellier

Toutefois, cette vision a été remplacée par une autre qui préférait mettre l’accent sur le consommateur. La priorité est devenue l’offre de services au plus bas prix possible. Pour y parvenir, il faut qu’il y ait plusieurs compagnies qui luttent pour obtenir les mêmes clients. C’est le principe de la libre concurrence qui incite les entreprises à être efficaces, innovantes, et donc profitables. Pour que ce mécanisme fonctionne, il faut que le marché soit assez grand pour accueillir plus qu’une entreprise. D’où l’échec inévitable d’une telle stratégie pour les trajets aériens régionaux.

Quelle est donc la solution ? Elle passe nécessairement par l’État, puisque le secteur privé s’avère incapable de répondre à la demande. Mais quelle devrait être la forme de l’intervention publique ? La réponse va devenir plus claire lorsque l’on se demandera qui doit payer. Si collectivement, on juge que l’on doit appliquer le principe de l’utilisateur-payeur, alors il faudra demander aux régions concernées de financer ce service. Si au contraire, on considère que le maintien de liaisons aériennes est d’intérêt national, alors l’ensemble des contribuables devrait le faire. Le gouvernement pourrait alors verser des subventions directes à des compagnies aériennes pour qu’elles desservent ces régions. Il pourrait aussi demander à certains de faire un effort supplémentaire. Ceux-ci pourraient être, par exemple, les voyageurs aériens qui utilisent les liaisons profitables, c’est-à-dire celles qui relient les grands centres urbains canadiens (Toronto, Montréal, Vancouver, par exemple). On pourrait donc augmenter le coût de leurs billets, pour subventionner celui des voyageurs utilisant les trajets moins profitables. Cette solution n’est pas nouvelle en soi : c’est exactement ce que faisait Air Canada, lorsqu’elle appartenait au gouvernement canadien.

La solution devra être débattue. Mais une chose est claire : toute aide financière consentie à Air Canada ou à d’autres compagnies devra être accompagnée de garanties sérieuses pour que les intérêts des Canadiens soient bien servis. Ce n’est pas juste une question de bas prix.

L’auteure est professeure titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.