Jean-Marc Salvet
La multiplication des foyers d’éclosion et les trop nombreux décès survenus dans les résidences pour aînés publiques et privées ont de quoi faire réfléchir.
La multiplication des foyers d’éclosion et les trop nombreux décès survenus dans les résidences pour aînés publiques et privées ont de quoi faire réfléchir.

Et si l’on passait à une société du «prendre soin»?

CHRONIQUE / Et si l’on passait à une société du «prendre soin»? Si l’on y passait vraiment? Si on en faisait un programme politique commun? Si on en faisait une ambition collective?

Mardi, le Parti québécois a réitéré l’importance de nommer un «protecteur des aînés du Québec». Oui, bien sûr. Personne ne sera vraiment contre.

La multiplication des foyers d’éclosion et les trop nombreux décès survenus dans les résidences pour aînés publiques et privées ont de quoi faire réfléchir, comme le dit le député Harold LeBel.

«La pandémie a mis en lumière les conséquences du désengagement de l’État dans les soins offerts aux aînés et les limites des politiques de santé précédentes. C’est simple, l’être humain y a perdu sa place. Cela doit changer», a commenté le député de Rimouski.

Mais on est toujours et on sera toujours à agir en aval — à intervenir après les dégâts, donc, en retard — tant qu’on n’inversera pas complètement les choses, tant qu’on ne changera pas l’ordre des priorités.

Tant qu’on n’ira pas jusque-là, et bien au-delà de la crise actuelle, on sera toujours à courir derrière ce qu’il faut faire pour les plus vulnérables. Pour des personnes âgées, mais pas uniquement elles. La mise sur pied l’an dernier de la Commission Laurent sur la protection de l’enfance nous le rappelle — pour n’ajouter ici que l’exemple des enfants vulnérables.

On sera toujours à trop courir derrière tout ce qu’il faut faire pour les plus vulnérables «après coup», après les incendies. On sera toujours derrière tant et aussi longtemps qu’on ne se dira pas qu’il faut passer à une société du «prendre soin»; tant qu’on ne tendra pas vers une société où le bien-être de tous va de soi. Qu’il va non seulement de soi, mais qu’il conditionne le reste.

La belle utopie que voilà...! Bondieuserie?

On peut dire cela, c’est vrai. On peut critiquer le projet.

Mais c’est une moitié d’utopie, au fond. Car des sociétés comme les nôtres ne partent pas et ne partiraient pas de zéro. On parviendrait toutefois mieux à une société du «prendre soin» en faisant de cette idée un projet politique en bonne et due forme et un guide d’action.

Le bricolage a mené à l’inaction depuis plus d’une génération. On ne le sait que trop.

Sans pensée globale, on risque de rester dans le rafistolage.

Le «prendre soin» dont il est question dépasse la seule sphère de la santé à proprement parler — même si tout ou presque nous y ramène inévitablement.

Et si l’État a un rôle essentiel et incontournable à jouer, il ne peut être le seul rouage. Cette société du «prendre soin» ne devrait pas être l’affaire des autres — ou seulement de l’État —, mais celle de tous. Du plus grand nombre possible, à tout le moins. Rêvons un peu.

Équité

L’ambition du «prendre soin» ne peut donner sa pleine mesure qu’avec une justice économique conséquente — salariale en l’occurrence. Si les bien nommés «travailleurs essentiels» de cette crise ne sont pas parvenus à dessiller les yeux de tous ces dernières semaines, rien n’y parviendra jamais. Ce serait bien terrible.

On pense bien sûr notamment aux préposés aux bénéficiaires dans le domaine de la santé — qui ont enfin reçu un coup de pouce salarial —, mais aussi aux caissières et caissiers des supermarchés, des pharmacies, des dépanneurs, ainsi qu’aux livreurs (pour ne citer que quelques autres fonctions devenues essentielles).

Il ne s’agit pas ici d’un appel à une quelconque révolution. Il s’agit plutôt de nommer les priorités et de les établir comme guides. Tout commence par là. C’est de la politique avec un P majuscule.

Pour arriver à quelque chose, encore faut-il pouvoir nommer ce que l’on veut. Encore faut-il établir un cap.

Il n’est pas nécessaire de tout chambarder pour cela. Voilà pourquoi cet objectif d’équité et cette vision du «prendre soin» sont, en plus d’être liés entre eux, totalement compatibles avec une économie de libre-marché comme celle dans laquelle nous vivons et que nous remodelons sans cesse parce qu’elle est réglementée.

Sans les entrepreneurs, sans les entreprises, il n’y aurait pas de création de richesse. Donc, pas de répartition par la suite.

Mais sans l’instauration de cette équité et de cette vision politique du «prendre soin» — sans une ambition collective bien nommée —, on courra toujours trop derrière des drames humains. Bien au-delà de la crise actuelle.