En prends-tu, du lait, dans ton café?

OPINION / Telle que formulée dans le titre, cette question est tout à fait représentative d’un usage très courant en langue parlée et qu’on appelle la segmentation. Certains nomment encore ce phénomène la «dislocation», comme si cette tournure consistait à «disloquer» la phrase «Prends-tu du lait dans ton café?», laquelle est plus linéaire et supposément plus correcte que l’autre. En fait, non seulement la tournure segmentée n’est pas une désorganisation de la phrase linéaire, elle est générée comme telle par des règles qui appartiennent en propre à la langue parlée et qui ont été ignorées par les grammaires traditionnelles, ces dernières se limitant généralement aux règles de la langue écrite.

La langue parlée ordinaire, celle utilisée quotidiennement, spontanément par les francophones, n’a jamais vraiment été étudiée avant l’avènement de la science linguistique au début du XXe siècle, alors que les linguistes ont affirmé que la langue parlée était plus représentative de la nature profonde de la langue naturelle humaine que l’écriture et que, sur le plan scientifique, toutes les manifestations du langage méritaient d’être étudiées. Comme le disait l’un d’entre eux, « Quand on veut bien étudier une maison, il faut le faire du sous-sol au grenier ».

Alors qu’en est-il de «En prends-tu, du lait, dans ton café?». Plusieurs facteurs doivent être pris en compte pour expliquer cette tournure, et le premier, c’est l’emphase. Ici, c’est le segment « En prends-tu » que le locuteur veut faire ressortir, d’où la position en tête de la phrase de ce segment et le fort accent d’insistance sur le mot « tu », ce que ne peut faire la phrase linéaire « Prends-tu du lait dans ton café? ». Et si l’accent le plus fort porte sur le mot « tu », c’est qu’il serait impossible de le mettre sur le mot « prends », le français imposant de sévères limites quant à la position de l’accent d’insistance. On peut constater le même phénomène dans une tournure comme « Nous autres, on aime ça, le printemps », où la segmentation sert essentiellement à mettre l’emphase sur les deux premiers segments. Quant au mot « autres », l’emphase est ici sa seule raison d’être, son sens original n’ayant aucune importance. 

Pour revenir à notre premier exemple, si le segment « En prends-tu » est placé au début de l’énoncé, c’est aussi que la personne à qui il s’adresse sait déjà qu’on lui apporte son café, d’où la position de simple rappel du segment « ton café » en fin d’énoncé. C’est là qu’on voit que la structure de la langue parlée est fortement marquée par la situation dans laquelle se trouvent les locuteurs et leur besoin de faire ressortir certains éléments, compte tenu de l’importance qu’ils leur accordent et de ce qui leur est déjà connu. En langue écrite, par contre, la situation doit être expliquée dans le texte même, ce qui donnerait plutôt une phrase linéaire telle que «Jean n’ayant toujours pas répondu à sa question, Marie lui demanda avec insistance s’il voulait bien du lait dans son café». On peut bien sûr écrire la phrase segmentée, mais elle représente alors une tournure propre à la langue parlée.


« [...] Quoi qu’on dise ou qu’on écrive, les thèmes et les propos doivent toujours être présents dans l’esprit des interlocuteurs, sinon la communication ne peut réussir. »
Pierre Calvé

Si l’anglais fait beaucoup moins appel à la segmentation que le français, c’est en bonne partie parce que la position de l’accent d’insistance y est beaucoup plus libre. Ainsi, dans une phrase comme « My car is in the garage », chacun des mots peut porter un accent d’insistance sans qu’il soit nécessaire, comme en français, de recourir à des tournures, telle la segmentation, afin de permettre une telle accentuation. Les exemples suivants en sont de bonnes illustrations: « C’est MA voiture (ou « ma voiture à MOI ») qui est au garage », « C’est ma VOITURE qui est au garage », « Elle l’EST, au garage, ma voiture », « Elle est au GARAGE, ma voiture ».

Les exemples suivants serviront à illustrer deux autres facteurs à considérer dans l’étude de la segmentation : « Le café, moi j’aime ça », « Moi j’aime ça, le café », « J’aime ça, le café, moi », « J’aime ça, moi, le café ». En plus du fait que chaque variante peut servir à mettre l’accent sur l’un ou l’autre segment, on remarquera la liberté totale de ces derniers quant à leur ordre dans les énoncés (il faut dire que cet ordre peut aussi, parfois, simplement refléter celui dans lequel chaque segment arrive spontanément à l’esprit du locuteur). Cela étant dit, si les segments peuvent jouir d’une telle liberté, c’est qu’ils se font remplacer par des pronoms dans le noyau grammatical « J’aime ça », lequel doit respecter l’ordre très strict sujet-verbe-objet de la phrase déclarative française. De plus, si les pronoms « Je » et « ça » sont respectivement sujet et objet du verbe « aime », comment alors identifier les mots qu’ils remplacent? C’est ici qu’interviennent les notions de « thème » et de « propos », lesquels sous-tendent, implicitement ou explicitement, tous les énoncés de toutes les langues du monde. Et le français parlé les fait ressortir beaucoup plus que le français écrit grâce à la segmentation. Le thème désigne ce de quoi on parle et le propos désigne ce qu’on en dit. Dans les exemples ci-haut, le thème principal (ce dont il s’agit vraiment) est « le café ». Le thème secondaire est « moi » (« en ce qui me concerne »), et le propos, qui est l’élément principal de l’énoncé (ce qu’on veut vraiment dire des thèmes) est « j’aime ça ».

Ainsi quoi qu’on dise ou qu’on écrive, les thèmes et les propos doivent toujours être présents dans l’esprit des interlocuteurs, sinon la communication ne peut réussir. Si quelqu’un rencontre un ami dans la rue et lui dit « Pas chaud, hein? », il est clair que le thème est « la température ». Si par contre il dit « C’est dommage! », c’est qu’il présume que l’autre sait de quoi il s’agit, sinon la communication échoue. En plus de l’emphase, l’identification explicite du thème et du propos joue donc un rôle extrêmement important dans la segmentation en français parlé. Les enfants l’utilisent souvent presque instinctivement « Mon papa, il est parti ». Les adultes aussi d’ailleurs : « Tu sais le gars que je t’ai présenté hier (thème 1), eh bien le feu qu’il y a eu à Gatineau la nuit dernière (thème 2), il est mort dedans » (propos).

En conclusion, on peut dire que la segmentation est la façon qu’a trouvée le français parlé de se libérer de la rigidité de la grammaire quant à l’ordre des mots afin de pouvoir leur donner l’importance et le rôle qu’ils représentent dans l’esprit du locuteur selon la situation d’emploi. Et comme l’illustre très bien l’exemple suivant tiré d’un monologue du regretté Père Gédéon, la segmentation peut être un procédé oratoire très efficace pour donner, grâce aux accents et aux pauses, un rythme quasi poétique à un énoncé tout en créant une certaine anticipation en vue du segment final qui porte l’essentiel de son message : « Nous autres, vois-tu, les habitants, en hiver, on n’a pas grand-chose à faire ». 

L'auteur est Pierre Calvé, professeur de linguistique (retraité) à l'Université d’Ottawa.