Pierre Jury

La commission sur le « génocide »...

ÉDITORIAL / Génocide : le mot est partout dans le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Tant qu’on en est obnubilé.

Était-ce volontaire ? Sans doute, car les Canadiens avaient besoin d’un électro-choc pour être mus vers l’action, disent les commissaires. Malheureusement, ces références à un génocide polarisent le débat et viennent nuire à l’Enquête dès ses premières pages. La réalité, c’est que malgré sa bonne volonté, la population ne sait trop bien que faire et que penser de leurs relations avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis qui chacun et à des degrés divers selon l’endroit où ils sont, exigent des réponses différentes des autorités. Le gouvernement du Canada, à titre de fiduciaire des relations avec les Premières Nations, leur doit une réponse, et on le sent plus ouvert à le faire aujourd’hui qu’il y a 25 ans, à l’époque de la Commission royale sur les Peuples autochtones.

Génocide : vidons la question alors. Le rapport dit : «Le génocide est la somme des pratiques sociales, des hypothèses et des actions. Ce pays est en guerre et les femmes, les filles et les personnes autochtones sont en état de siège.»

Le Canada reconnaît cinq génocides : l’Holocauste, l’Homodomor ukrainien, le génocide arménien de 1915, le génocide du Rwanda de 1994 et le nettoyage ethnique de Bosnie entre 1992 et 1995. Mais les Autochtones n’étaient pas là lorsque la définition a été arrêtée en 1947. Mais doit-on inclure tous les peuples autochtones du monde, les Maoris, les aborigènes, les Indiens des Amériques et tutti quanti, pour qu’une définition soit acceptable ? Et que faire des autres peuples qui se réclameront eux aussi de génocide à l’avenir ? On n’en finira jamais et l’argument de la commissaire Michèle Audette ne tient pas la route.

Le Canada, en fait, n’est pas «en guerre» contre les femmes, autochtones ou non, bien qu’elles aient été trop souvent victimes de violences. Il existe un fossé entre ce que la commission statue et la réalité, aussi cruelle soit-elle parfois. 

Le rapport prend sa source en 2016 dans le fait qu’il y aurait quelque 3000 femmes autochtones disparues ou assassinées au Canada depuis quelque 25 ans. Le rapport estime que «nul ne connaît le nombre exact». Parce que le gouvernement a librement encadré le débat «notamment les causes sociales, économiques, culturelles, institutionnelles et historiques», la commission d’enquête les a élargies jusqu’au génocide, ce que la commission Vérité et réconciliation ne faisait pas, qui a déposé son rapport sur les pensionnats autochtones en 2015. 

La première réponse du gouvernement du Canada était révélatrice. Alors que l’on connaît le préjugé favorable du premier ministre Justin Trudeau sur les questions autochtones, il s’est limité à dire que son gouvernement étudierait les 231 recommandations, sans s’engager à les mettre en œuvre... alors qu’il l’avait fait avec les 94 recommandations de la commission Vérité et réconciliation. Il est demeuré de glace devant le mot «génocide», lui préférant «situation honteuse». Cela dit tout.

Certaines risquent d’être adoptées, telle la création d’un ombudsman des droits des Autochtones, ainsi que des organismes de surveillance de la police, au Québec (qui a droit à son rapport indépendant) comme ailleurs au pays. Mais l’essentiel risque de se retrouver sur les tablettes, comme bien des rapports de commission d’enquête, autochtone ou pas.

Pierre Jury

Mort assistée: agir avec prudence

ÉDITORIAL / Il vaut mieux prendre deux précautions plutôt qu’une dans le débat sur l’aide médicale à mourir.

Le Québec a laissé savoir qu’il envisage étendre l’aide médicale à mourir aux patients qui souffrent de l’Alzheimer. La ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, a dit que « le Québec est rendu à se pencher sur cette question-là ».

Pierre Jury

Legault et ses rêves doux-amers

ÉDITORIAL / La Coalition avenir Québec a fait un feu d’artifices de son congrès baptisé «Pour une économie verte», en fin de semaine. La présence du militant Dominic Champagne, qui avait acheté sa carte de membre du parti (pour mieux l’influencer de l’intérieur, a-t-il dit), a été un couronnement.

Notoirement discret sur la question de l’environnement, le chef François Legault opère ce qui apparaît comme un revirement total de vision à ce sujet. Il s’est engagé, entre autres, à réduire la consommation québécoise de produits pétroliers de 40 % d’ici 2030, notamment en électrifiant les transports et en éliminant le mazout des édifices publics du Québec.

Pierre Jury

Doug Ford est bien mal conseillé

ÉDITORIAL / Le virage à 180 degrés effectué par le gouvernement de Doug Ford, dans les compressions qu’il veut imposer aux 444 municipalités de l’Ontario, illustre bien qu’il est mal conseillé, ce qui le laisse prendre des décisions malencontreuses, même erronées.

On aura compris qu’il n’y a pas une cible à l’abri dans l’objectif de ce gouvernement de réduire le déficit de 11,7 milliards $. La santé et l’éducation, réputées à l’abri des coupes, ne le sont pas. Dans la décision qui a été renversée, lundi, ce sont les budgets liés aux ambulanciers, à la santé publique et aux services de garde. La proposition du gouvernement du Parti progressiste-conservateur, fidèle au budget qu’il avait déposé le 11 avril, était de fournir 7,35 millions $ aux plus grandes municipalités de l’Ontario pour les aider à trouver des économies dans ces services. Pour la seule Ville de Toronto, les économies prévues étaient de l’ordre de 178 millions $.  

Le gouvernement a aussi annoncé que les unités de santé publique verraient leur formule de financement modifiée à la baisse, de 100 % à 75 %, voire 60 à 70 %, et à 50 % dans le seul cas de Toronto.

Ces restrictions budgétaires étaient imposées rétroactivement. C’est-à-dire que le financement était amputé même si les villes s’étaient déjà engagées à payer certains frais, sans se douter que des coupes allaient leur tomber sur la tête ultérieurement. Cette manière de faire était particulièrement cavalière puisque les sommes sont déjà déboursées : cela fait doublement mal aux municipalités de récupérer l’équivalent de ces sommes. Les villes doivent couper davantage dans les services qu’ils rendront, juste pour payer la part que l’Ontario ne paie plus.

Évidemment, les villes ont rechigné. Et fort. 

Cette décision est survenue alors que des sondages, notamment des firmes Recherche Mainstreet et Ipsos, ont démontré que les conservateurs de l’Ontario ont pris une débarque dans l’opinion publique, ces derniers mois. Largement premiers jusqu’au dépôt du budget, les voilà glissés au deuxième, voire au troisième rang.

Surprise, lundi, alors que le gouvernement de Doug Ford a annoncé qu’il mettait ces compressions sur la glace. Pour 2019, les villes recouvreront leur marge de manœuvre. Mais l’an prochain, ces coupes s’appliqueront. Au moins auront-elles eu le temps de les voir venir.

Le gouvernement, bon prince, se vante aujourd’hui d’en être un « qui écoute », a dit M. Ford. 

Le ministre des Affaires municipales, Steve Clark, a indiqué que l’annonce était « une très bonne réponse à ce que disaient nos partenaires municipaux ».

Des « partenaires » dont le gouvernement ne savait que faire il y a quelques jours à peine, faut-il préciser. Des partenaires dont il ignore les avis, obnubilé qu’il est de réduire le déficit.

Plusieurs s’entendent qu’il est sain de réduire le déficit de l’Ontario, et que le gouvernement libéral qui a précédé y est allé pas mal fort avec ses cadeaux électoraux. Kathleen Wynne distribuait les centaines de millions à gauche et à droite dans l’espoir que ses libéraux seraient réélus.

Mais il est bien mal avisé de couper dans des budgets déjà dépensés. 

Ce gouvernement prend des décisions sans clairement soupeser les deux côtés, et le fait sans prendre en compte les contrats et conventions déjà signées. Il le fait en croyant avoir le mandat de la population d’imposer ses vues de façon aveugle. Il a le mandat de gouverner, oui, mais pas aveuglément. Pas rétroactivement. Doug Ford a fait face à la tempête et il a rebroussé chemin. Bien. Il devrait le faire plus souvent et tempérer ses ardeurs.