Pierre Jury

Lac-Mégantic: un fardeau à partager

ÉDITORIAL / Compte tenu de la cascade d’événements qui ont agi de façon conjointe pour aboutir en la tragédie de Lac-Mégantic, il aurait été profondément irraisonnable que Thomas Harding, Richard Labrie et Jean Demaître aient à en porter seuls la responsabilité. En ce sens, leur victoire devant les tribunaux, hier, peut s’interpréter comme une conclusion juste à une catastrophe qui a causé la mort de 47 personnes, dans la nuit du 5 au 6 juillet 2013.

Dans cette affaire, tout le monde a un bout de responsabilité. Ça part du gouvernement fédéral qui s’est comporté en pleutre devant une industrie ferroviaire qui faisait tout pour économiser, et cela va jusqu’à l’ingénieur du train, M. Harding, qui n’a pas suffisamment serré de freins à main avant de quitter la gare de Nantes, en amont de la paisible petite ville de Lac-Mégantic. Il était tard et même un petit feu mécanique quelques instants plus tard a été vite maîtrisé. Personne ne se doutait que le moteur, mal réparé à la va-vite quelques semaines plus tôt, ferait une fois de plus défaut. Que cela évacuerait la pression des freins et que le train stationné en haut d’une colline, dévaleraient la pente jusqu’à Lac-Mégantic. Là, filant à 65 km/h, le train s’est coincé dans le virage qui traverse le petit centre-ville. Une étincelle, 6 millions de litres de combustible, le reste ne pouvait que très mal finir. 

Il est bien évident que Thomas Harding et ses supérieurs Richard Labrie et Jean Demaître avaient une responsabilité dans cette calamité. Mais elle était limitée.

Et puis il y avait tous les autres qui doivent aussi porter un peu de la tragédie sur leurs épaules, mais qui n’étaient pas accusés dans ce procès devant jury. Il aurait été inconcevable pour le trio d’accusés que les décideurs au-dessus de leurs têtes s’en tirent les mains propres, la conscience presque tranquille d’avoir fait « ce qu’ils pouvaient dans les circonstances ». 

Cet accident, il a sa genèse dans l’obsession de politiciens comme Ronald Reagan qui en avaient contre le gouvernement. Il avait cru considérablement dans les années d’après-guerre, et l’une de ses nombreuses expressions était ce fameux État-providence. Ici, c’est l’État protecteur, l’État qui veut réglementer pour encadrer, encoconner. Dans les années 1980, Margaret Thatcher, en Angleterre, et M. Reagan aux États-Unis,  ont martelé dur contre la réglementation et les garde-fous administratifs qui avaient un coût cumulatif non-négligeable. 

Il a fallu des années, mais la déréglementation a progressivement fait son œuvre dans l’industrie du transport ferroviaire. Et d’autres aussi. On a permis aux compagnies de n’avoir qu’un seul pilote à bord au lieu de deux. Vingt ans plus tôt, M. Harding n’aurait pas été seul dans la locomotive, il aurait eu un collègue pour serrer des freins avec lui. Les rails auraient été mieux entretenus, les wagons aussi, la Montreal, Maine & Atlantic aurait été forcée d’être moins pingre. Le fédéral aurait été mieux outillé pour résister aux demandes de l’industrie de réduire ses règles de fonctionnement, etc.  

Corollaire souvent oublié aussi : si le pétrole avait pu être acheminé plus économiquement et plus rapidement via un pipeline, il n’y aurait pas eu tous ces trains de marchandises dont le trafic s’était multiplié en quelques années. Cet oléoduc, le Québec n’en veut pas.

Bref, c’est toute la chaîne industrielle qui porte la responsabilité de la tragédie de Lac-Mégantic. Nous ne saurons jamais si c’est cette analyse qui aura prévalu au sein d’un jury qui aura mis presque une semaine pour en arriver à un verdict. Pour les trois hommes, cela importe peu aujourd’hui. Ils étaient sans mot à la sortie du tribunal, ou n’en avaient qu’un seul en bouche : soulagé.

Pierre Jury

Les leçons d’Amazon

ÉDITORIAL / Pour Ottawa-Gatineau, la possibilité d’accueillir le prochain quartier général du géant Amazon était hautement improbable ; la déception se gère mieux qu’à Montréal, par exemple, où plusieurs estimaient que la métropole québécoise avait une réelle chance de l’emporter.

De fait, celles de Montréal étaient assez minces elles aussi. Au Canada, seule Toronto a percé la liste des 238 prétendants et se retrouve aujourd’hui parmi les 20 finalistes. Les grandes agglomérations des États-Unis se retrouvent sur la liste : Boston, Chicago, Los Angeles, New York, Washington, Miami, Atlanta, etc. Il y en a aussi de plus petites comme Denver, Columbus et Austin, mais aussi Raleigh... et Newark. 

Difficile d’expliquer pourquoi ces villes américaines ont passé le premier tri pour ce qu’Amazon a baptisé HQ2 qui à terme regroupera quelque 50 000 employés, et qui nécessitera des investissements globaux de l’ordre de 5 milliards $. La société basée jusqu’ici à Portland n’a jamais expliqué en détail selon quels critères elle ferait son choix. Il n’y avait qu’une série d’indicateurs comme un grand aéroport, une population minimale de 1 million d’habitants et une masse critique de travailleurs et de diplômés en haute technologie.

Se chuchote aussi en coulisse l’importance des incitatifs financiers que les gouvernements locaux peuvent offrir. À ce chapitre, le New Jersey s’est vite illustré par sa largesse annoncée ; et quelle ville cet état a-t-il mise de l’avant ? Newark... Les paris sont ouverts !

Depuis l’automne, deux autres facteurs pipent les dés du côté des États-Unis : la réforme fiscale du gouvernement de Donald Trump et la menace qui pèse sur l’Accord sur le libre-échange nord-américain. 

Au Canada, Ottawa à elle seule ne répondait pas à l’exigence de la population minimale ; c’est ainsi qu’elle n’a pas eu le choix de tendre la main à Gatineau. Cette coopération nécessaire, et les liens que les organisations ont dû tisser, devraient être le principal héritage dont bénéficiera le développement économique régional. Ainsi, les chances d’Ottawa-Gatineau étaient très, très minces, mais il y a eu des avancées dont la région de la capitale devrait profiter à court ou moyen terme. Invest Ottawa et Développement économique Ottawa n’ont pas eu le choix de développer une relation d’affaires qui va au-delà de la politesse avec la Commission de développement économique de Gatineau et ID Gatineau ; ces échanges, dit-on, ont percolé dans toutes les équipes de ces structures et permettent déjà une collaboration dans d’autres dossiers que personne ne soupçonnait il y a six mois à peine. Cela transcrit de façon concrète le slogan souvent répété de « deux villes, une région économique ». Si la candidature pour le prochain QG d’Amazon a facilité cela pour Ottawa et Gatineau, c’est déjà un développement positif. 

Du point de vue de Gatineau, le travail sur le dossier d’Amazon a par ailleurs offert un autre exemple que l’Outaouais ne compte pas beaucoup aux yeux de Québec. On n’en avait que pour Montréal, Montréal, Montréal... ce qu’a bien illustré la couverture médiatique, hier. Sur les ondes de Radio-Canada, par exemple, à peine une mention d’Ottawa-Gatineau. Le gouvernement de Philippe Couillard était pourtant bien au courant de la candidature conjointe de l’Outaouais mais les appels sont restés lettre morte. Pas de « On appuie Montréal », pas de non catégorique, juste... rien. 

Les cinq députés de l’Outaouais à l’Assemblée nationale, tous libéraux, dont deux ministres, n’auront même pas réussi à obtenir une réponse de leur gouvernement.

Est-ce que des élections en 2018 pourraient changer la donne ? 

Il est légitime de se poser la question. 

Pierre Jury

Un appel à la prudence

ÉDITORIAL / Plus la Banque du Canada relève son taux directeur, plus les consommateurs doivent être sur leurs gardes. Et modifier leurs comportements, s’ils ne l’ont pas fait. Mais nous pouvons déjà prédire que ce ne sera pas facile.

Cela fait 10 ans que le taux directeur navigue en deçà du 1,5 %. Toute une nouvelle génération de consommateurs n’a jamais connu des taux hypothécaires de 6, 7 ou 8 % qui étaient considérés « normaux » à une époque. Pour ces gens de 30 à 40 ans qui ont acheté des maisons après la crise financière de 2008, la perspective d’une hausse des taux d’intérêt demeure un concept bien vague. 

Oui, on sait que ça a déjà existé, mais ça fait si longtemps...

Pour bien des gens, résolument confiants en l’avenir, il n’y a vraiment pas encore raison de paniquer parce que la Banque du Canada a relevé le taux préférentiel... à 1,25 %, hier. Les hypothèques, qui sont le principal exemple concret de ce taux préférentiel pour la population, se négocient encore autour de 5 % (contrat fermé, 5 ans). Il y a encore beaucoup de marge de manœuvre.

Cette conclusion hâtive est pourtant à côté de la plaque. Parce que le taux d’endettement des ménages canadiens a atteint des niveaux records ces dernières années. Il se chiffre à environ 165 % du revenu. Donc si votre revenu familial est de 100 000 $, la moyenne canadienne affirme que vous avez accumulé des dettes de 165 000 $ : l’hypothèque de la maison, l’auto « sur la finance », un prêt étudiant qui traîne, des meubles achetés à crédit, etc. C’est sûr que la bulle immobilière qui a ravagé Vancouver et Toronto a déséquilibré les statistiques vers le haut pour tout le reste du pays, mais faites le calcul de vos finances. Vous verrez. Et grosso modo, le tiers de cette dette est détenu à court terme, et donc encore plus vulnérable à la hausse des taux d’intérêt.

Quand on a moins de 40 ans, on se dit que ce n’est pas catastrophique, une dette de cette ampleur, qu’on a encore bien des années de revenus pour s’en débarrasser. Ce qui est vrai en bonne partie. Mais si les taux d’intérêt se mettaient à grimper, grimper, grimper ? Comme entre 1974 et 1990, le Canada a traversé des années de forte incertitude qui ont débuté avec la crise du pétrole. À l’automne 1981, le loyer de l’argent a atteint un taux record de 22,75 % ! C’était une anomalie, certes, mais pendant ces 15 années que les baby-boomers ont durement encaissées, les taux habituels des hypothèques tournaient entre 8 et 12 %. 

Alors le message aujourd’hui, à la lumière de cette leçon d’histoire et de l’annonce de la Banque du Canada, c’est... et si votre hypothèque doublait ? Que feriez-vous ? 

Outre la panique des premiers instants ? 

Répétons-le, nous n’en sommes pas là. Avec un taux directeur qui passe de 1,00 à 1,25 %, on se calme. Mais le message de la Banque du Canada est clair : préparez-vous parce que la décennie de taux d’intérêt modiques est probablement derrière nous pour de bon. La décision du gouverneur Stephen Poloz de pousser le taux à la hausse est sa troisième en six mois. Les économistes prévoient d’autres hausses en 2018. 

S’il n’y avait pas l’incertitude quant à l’avenir de l’Accord sur le libre-échange nord-américain remis en question par le président Donald Trump, les taux d’intérêt seraient déjà plus élevés. 

L’économie canadienne roule fort, il est facile de présumer que cela sera toujours ainsi. Car ça ne sera pas le cas. Les consommateurs canadiens devraient prendre des habitudes de prudence financière, ou les retrouver. Cela est encore plus vrai aujourd’hui que depuis 10 ans !

Pierre Jury

Une annonce d’années sombres

ÉDITORIAL / Le Parti québécois a encaissé un trio d’annonces de démission, hier. Agnès Maltais, Nicole Léger et Alexandre Cloutier ont tous confirmé qu’ils ne se représenteraient pas aux élections québécoises, le 1er octobre. C’est évidemment le départ de M. Cloutier, âgé à peine de 40 ans, qui fait le plus mal.

Le PQ s’en remettra, bien sûr, personne n’est plus important que son parti mais ce départ prématuré est indicateur de mauvaises nouvelles pour le chef Jean-François Lisée — ou les confirme.

Depuis plusieurs mois, les sondages peignent tous un sombre portrait de l’avenir à court terme du Parti québécois. Selon la maison Léger Marketing, le parti de René Lévesque est tombé sous la barre des 20 % d’appuis au sein de la population, alors qu’il a hérité d’un taux d’approbation aux alentours de 30 % lorsqu’il est devenu chef, le 7 octobre 2016. 

Pendant ce temps, le Parti libéral de Philippe Couillard se maintient tant bien que mal dans une fourchette de 30 à 35 % des intentions de vote au Québec. 

La surprise, c’est évidemment que la Coalition avenir Québec qui a récemment obtenu un score de 36 %, un record qui lui permet tous les espoirs à huit mois de l’élection. Sa remontée correspond à peu près exactement à la glissade du PQ, laissant à peu près deviner que le vote du PQ a transféré au parti de François Legault. Les Québécois n’en sont pas à une contradiction près, transférant leur allégeance d’un parti réputé de centre-gauche à un autre de centre-droit. 

Autrefois, il était largement reconnu que l’article 1 du Parti québécois constituait un frein à son essor dans l’opinion publique. Mais maintenant que M. Lisée a mis de côté la perspective d’un référendum, la cote d’amour de son parti baisse au lieu de remonter. C’est pour le moins paradoxal.

Sur le terrain, les députés péquistes le sentent bien. 

Et il est difficile pour un élu de garder le feu sacré quand l’espoir de former le gouvernement est à peu près nul comme au PQ. 

À une année électorale correspond toujours une occasion de changements de carrière pour les politiciens et il y aura des départs dans le camp libéral, soyons-en assurés. 

Mmes Maltais et Léger ont de bonnes raisons de vouloir tourner la page. Au début de la soixantaine, elles comptent deux décennies de travail à l’Assemblée nationale. Le fardeau du travail politique peut être lourd à porter. Mais cela ne vaut pas pour M. Cloutier. À 40 ans, il incarnait l’avenir du PQ. Au point où il a deux fois brigué sa direction. Sans clamer qu’il y a un schisme entre lui et son chef, disons que la perspective de travailler à ses côtés dans l’opposition pour au moins quatre années encore lui a dérobé tout enthousiasme. Lors de son annonce, hier, il a mis cela sous le poids de la partisanerie sur la Colline Parlementaire, mais le malaise est bien plus profond. Le message embrouillé de M. Lisée sur l’avenir du PQ et l’avenir du Québec n’a rien d’encourageant pour les souverainistes.

Jean-François Lisée tentera de mettre de l’avant l’occasion d’un renouveau pour son parti. Il y a toujours du vrai là-dedans. Une porte qui se ferme signifie qu’une autre s’ouvre. L’arrivée de Nathalie Leclerc, fille de l’illustre chansonnier Félix Leclerc, incarnera cette relance. Le retour hypothétique de Jean-Martin Aussant aussi, toujours illustré comme l’enfant prodigue. Il en faudra plusieurs autres.

L’idée d’indépendance n’est pas morte au Québec, quoi que prétendent certains qui prient son trépas. Mais elle aura besoin de temps et de rallier de nouveaux convaincus, en plus d’hypothétiques « conditions gagnantes », pour émerger de sa torpeur.