Les factures des services d’eau et d’égout de la Ville d’Ottawa sont bilingues depuis des années. […] Depuis quelques mois, la facture est accompagnée d’un petit feuillet jaune qui invite les consommateurs à choisir la langue de correspondance de leur choix.

Un cadeau au goût amer

ÉDITORIAL / La Ville d’Ottawa propose aux Franco-Ontariens de tourner le dos aux factures bilingues à la faveur de factures en français. Ils doivent se méfier de cette offre qui, racoleuse à première vue, pourrait les affaiblir à long terme.

En effet, cela paraîtra paradoxal que des francophones s’opposent à des factures dans leur langue. Ne serait-ce pas là un geste d’ouverture de la part de la Ville d’Ottawa ? 

À première vue, cela semble une bonne idée que les Franco-Ontariens obtiennent du courrier officiel dans leur langue de leur municipalité. Mais considéré sur une plus longue période, cela mènera à une disparition progressive du français à la Ville d’Ottawa. Dans 10 ou 15 ans, un gouvernement peu sensible aux francophones pourrait à terme se demander pourquoi diable offrir la correspondance en français... puisque si peu de gens la réclament. Dans sa chronique « Le water bill d’Ottawa » (Le Droit, 13 octobre), notre collègue Denis Gratton a même utilisé le mot « malicieux » pour décrire la manœuvre. La malice cache une propension « à nuire par des voies détournées ». 

Les factures des services d’eau et d’égout de la Ville d’Ottawa sont bilingues depuis des années. Chacun des membres des deux grands groupes de langue officielle lit les lignes qu’il préfère et tout le monde y trouve son compte. Depuis quelques mois, la facture est accompagnée d’un petit feuillet jaune qui invite les consommateurs à choisir la langue de correspondance de leur choix.

Cette main tendue en apparence aux francophones est un leurre. 

Les Franco-Ontariens ne se donneront pas la peine de s’inscrire. Parce qu’ils ont 50 choses plus urgentes ou agréables à faire que d’affirmer leur statut francophone. 

La Ville d’Ottawa n’a d’ailleurs fourni aucune donnée statistique sur le taux de réponse, mais il doit être anémiquement bas. 

Et gageons donc que seule une poignée de contribuables d’Ottawa l’a déjà fait. En passant par le site Internet ottawa.ca, ce n’est pas une sinécure non plus. Il n’y a pas un lien évident sur la page de présentation. Il faut être habile en informatique pour trouver le bon endroit sur le site, créer un profil d’utilisateur, et accepter de fournir des données personnelles « conformément aux articles 343 et 346, et aux parties X et XI de la Loi de 2001 sur les municipalités, L.O. 2001, chap. 25. » Il faut faire preuve d’une bonne dose de confiance dans les services publics pour poursuivre. 

Et ça, c’est en pleine période d’inscription.

Dans trois ans ou sept, tout le monde aura oublié que les Franco-Ontariens peuvent choisir leur langue de préférence pour leur facture d’eau et d’égout. Les nouveaux arrivants n’en auront jamais entendu parler.

La Ville d’Ottawa aurait alors le beau jeu pour dénigrer l’importance d’offrir des services en français même si presque 20 % de sa population est de langue française. 

Cette histoire en apparence anodine sur la langue d’une facture municipale devrait servir de rappel quant à l’importance de mieux asseoir les droits linguistiques dans la capitale. Le projet de loi privé de la députée Nathalie Des Rosiers en ce sens paraît timide, mais il sécurisera un peu plus la communauté franco-ontarienne au sein du principal foyer du français hors-Québec. Évidemment, ce serait encore mieux si la première ministre Kathleen Wynne en faisait une volonté de son gouvernement. Cela assurerait son passage à l’Assemblée législative, d’autant plus que les partis d’opposition ont déjà publiquement appuyé l’idée. 

Les Franco-Ontariens ont appris à se méfier des cadeaux racoleurs de la majorité. Cette offre d’une facture en français en est un autre exemple.