Justin Trudeau se serait évité bien des soucis en agissant autrement face à l’Aga Khan.

Un «ami» qui cause des soucis

ÉDITORIAL / Quand le premier ministre Justin Trudeau et sa famille ont passé quelques jours dans le sud, autour du Jour de l’an 2017, ils ont agi comme des centaines de milliers d’autres Canadiens. À la cadence que nos élus doivent tenir, il ne faut pas leur reprocher quelques jours de congé dans le temps des Fêtes. Et puis, ce n’est pas comme si les Trudeau-Grégoire peuvent partir dans un tout-inclus des Caraïbes à la première occasion... Ils ont donc sauté sur celle d’un séjour sur l’île isolée de Bells Cay, dans l’archipel des Bahamas, courtoisie d’un « ami » de la famille, l’Aga Khan.

C’est à partir de cette définition d’un « ami » que cette histoire des vacances a viré au mal de tête pour la famille Trudeau. Cette semaine, la commissaire à l’éthique Mary Dawson a livré un rapport accablant où elle adresse des reproches à l’endroit du premier ministre. 

M. Trudeau n’a pas eu le choix. Après s’être défilé trop longtemps, il a cette fois reconnu l’erreur de jugement et qu’il « aurait dû prendre des précautions ». Il a aussitôt annoncé qu’il passerait les prochaines vacances de Noël au domaine Harrington, la résidence campagnarde du premier ministre. Une sage décision de sa part. 

Il y a bel et bien eu erreur de jugement, car dans un premier temps, Justin Trudeau a failli à la responsabilité de reconnaître que comme chef d’État, il est désormais tenu à des exigences plus élevées que tous les Canadiens. Ce lourd fardeau repose sur ses épaules 24 h par jour, 365 jours par an. Tous les leaders du G7, par exemple, sont tenus à de semblables exigences.

Le premier ministre a bien le droit de se reposer en famille, mais son argumentaire de l’invitation par un « ami » de la famille ne tient pas la route et il le sait bien. Âgé de 81 ans, l’Aga Khan, chef spirituel d’un groupe de 10 millions de musulmans « ismaéliens », était plutôt de la génération de son père Pierre Elliott Trudeau. Si la commissaire Wilson a mis un an pour livrer son rapport, elle a clairement démontré que Justin Trudeau et l’Aga Khan n’étaient pas des amis qui se côtoient dans la vie privée, etc. Appelle-t-on un ami « Uncle K. », comme le font les Trudeau ? C’est gentil, un vocable de « mononcle », mais ça n’en fait pas des « amis » pour autant.

Et puis il y avait la nature potentiellement « intéressée » de l’Aga Khan envers M. Trudeau et le gouvernement du Canada. 

L’Aga Khan dirige une fondation caritative pour aider les pays les plus pauvres de la Terre: noble cause que le fédéral a appuyée par l’octroi de dizaines de millions $ au fil des ans. Il tient une splendide « ambassade » sur la rue Sussex, et pilote le Centre mondial du pluralisme, à Ottawa. Dans bien des pays, l’Aga Khan est ainsi considéré comme un « chef d’État ». Mais ce n’est pas le chef d’État à qui M. Trudeau a rendu visite au Jour de l’an dans son petit paradis des îles du sud où l’on ne se rend qu’avec difficulté, le plus souvent en hélicoptère. Les échanges entre les deux hommes sont d’ailleurs plus soutenus depuis l’élection de M. Trudeau ; c’est révélateur.

Enfin, ce dernier doit se tenir loin des relations qui rappellent les problèmes éthiques liés au Parti libéral du Canada. En 2015, les Canadiens croyaient élire un gouvernement qui avait tourné le dos sur son passé du « tout-m’est-dû » qui l’a condamné à l’opposition pendant une décennie. Le chef libéral doit faire doublement attention, prendre ses distances de toute apparence de trafic d’influence, et passer le message à ses troupes d’en faire autant. 

Justin Trudeau se serait évité bien des soucis en agissant autrement face à l’Aga Khan. Il s’est fait servir une leçon et la politique canadienne a d’autres chats à fouetter que ces vétilles en apparence qui dévient le débat des enjeux cruciaux du pays.