Talents et gloutonnerie

ÉDITORIAL / L’écart de rémunération grandissant entre les hauts dirigeants et les bas salariés est un sujet fort sensible dans la population. Malheureusement, à part dénoncer lorsqu’ils sont dans l’opposition et ressasser des arguments qui ne tiennent plus la route lorsqu’ils sont au pouvoir, nos politiciens font peu pour rétablir un équilibre.

«Avec les libéraux, les gloutons sont gavés». «Le 1 % est bien servi avec ce gouvernement. «Orgie de hausses libérales». Le député péquiste Alain Therrien ne manque pas de formules-chocs et ne s’embarrasse pas de nuances pour dénoncer les hausses de traitement à la Caisse de dépôt et placement du Québec et à la direction d’Hydro-Québec. La CAQ se dit pour sa part «choquée» de la bonification de 26% accordée à Éric Martel, d’Hydro.

Patrons de Bombardier, de la Caisse de dépôt, d’Hydro et médecins. Le député Therrien met tout ce beau monde dans le même sac comme si le gouvernement jouait le même rôle et disposait de la même influence auprès d’une société d’État, d’une entreprise qui profite de l’aide financière gouvernementale que dans une négociation avec les médecins.

Les raccourcis fournissent de bons slogans à l’approche des élections. 

Puisqu’ils sont en année électorale et sur la sellette depuis des semaines à cause de l’entente généreuse conclue avec les médecins spécialistes, on aurait cru que les libéraux répondraient de façon plus habile aux hauts cris de l’opposition. 

Or, le ministre des Finances dit «qu’il n’a pas de problème» avec les hausses de rémunération à la Caisse de dépôt. Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles soutient pour sa part que «lorsqu’on veut avoir les meilleurs, on les paie». Pour Pierre Moreau, à plus de 800 000 $, le pdg d’Hydro est sous-payé, car le patron d’Hydro One touche 4 millions $ par an et affiche une rentabilité moindre. 

La surenchère salariale, le ratio d’équité pour la fixation d’une rémunération socialement acceptable, la réduction des inégalités, ça ne dit rien pour eux? 

L’OCDE, le FMI de même que des dirigeants d’entreprises se disent préoccupés par les impacts des inégalités de revenus. Des assemblées d’actionnaires font des rappels à l’ordre. Des pays (France, Pays-Bas, Israël) ont légiféré. On n’accepte plus aisément d’accorder des conditions de travail chromées quand les salaires des patrons sont 30, 100 voire plus de 200 fois le salaire moyen des employés.

Bien sûr, le gouvernement ne doit pas s’immiscer dans les affaires de la Caisse. Mais cela n’empêche pas les élus de livrer certains messages, de faire part de préoccupations, de défendre des valeurs. D’autant plus lorsqu’il s’agit d’une société d’État comme Hydro. 

L’argument d’embaucher «les meilleurs talents» ou de comparer ce qui se paie ailleurs contribue à la surenchère. Ce n’est pas se complaire dans la médiocrité de vouloir freiner une escalade sans véritable fondement. 

Éric Martel a déclaré qu’Hydro «est tellement importante pour l’économie québécoise qu’on ne peut pas se permettre que la société d’État soit mal gérée». Comme si la bonne gestion était garantie parce que la rémunération du patron augmente de plus de 20% et s’approche du million $. Il existe plusieurs exemples où l’appétit salarial des dirigeants a été inversement proportionnel à leur bonne gestion et au rendement.

Quelles sont les balises à fixer pour éviter que la rémunération des patrons s’emballe? Quels sont les critères qui justifient une bonification de traitement à la tête d’une société d’État? Les formations politiques devraient dicter des règles plutôt que d’alimenter la surenchère salariale et la grogne.