Taire le suicide avant qu’il frappe

ÉDITORIAL / La mort du policier Patrick Bigras, de la Sûreté du Québec, ne doit pas se résumer à une série d’articles éphémères, puis tomber dans l’oubli comme tant de récits et faits divers qui meublent l’actualité quotidienne. Cette mort, ce suicide, doit susciter une réflexion collective sur la détresse psychologique. Elle rappelle que nul n’est à l’abri du désespoir et que notre société doit se doter de mécanismes plus efficaces pour venir en aide à ceux et celles qui n’arrivent plus à voir la lumière au bout du tunnel.

L’agent Bigras a été le premier à voir les corps mutilés des enfants de Guy Turcotte, il y a une décennie. Dans le cadre de ses fonctions, il a été témoin de la plus atroce des scènes de crime qu’on puisse imaginer ; sa mémoire a été marquée à jamais des images les plus effroyables qui soient.

Dès cet instant, le suicide s’est approché de lui tel un fauve. Pendant dix ans, le fléau a murmuré dans l’oreille du policier, dans l’attente d’un moment de vulnérabilité.

Cet homme qui a consacré sa vie professionnelle à protéger la population, qui s’est engagé à défendre les plus fragiles, n’a pas été en mesure de dompter ce démon en latence, qui s’est invité en lui cette journée-là et qui ne l’a jamais quitté.

La dramatique histoire de Patrick Bigras n’est pas un cas d’espèce, malheureusement. Il a sans doute vécu ce que vivent, encore aujourd’hui, ceux qui ont découvert les corps inanimés des trois enfants de Cathy Gauthier, le 31 décembre 2008, à Saguenay. Ou cette policière qui a trouvé les restes d’un bébé naissant au fond d’une poubelle, parmi les ordures, à Métabetchouan-Lac-à-la-Croix en février 2015.

Ces personnes, qui sont aussi nos ambulanciers, nos militaires ou nos pompiers, sont constamment confrontées aux images les plus sordides, à la misère humaine et aux crimes les plus abjects. Leur importance est capitale et leur sens du devoir doit être salué bien humblement, mais chacune d’elles n’est, avant tout, qu’un être humain.

C’est pourquoi la lutte au suicide et aux problèmes de santé mentale doit être l’un des pans de notre système de santé et de services sociaux. Pas seulement l’objet de voeux pieux qui surgissent ponctuellement au fil des drames, mais la base d’une volonté politique soutenue et adéquatement financée.

Car le suicide n’a aucune distinction quant à l’âge ou au sexe. Il choisit ses victimes chez les adolescents ou les aînés. Il entre sans frapper chez le travailleur à la semaine comme chez la vedette internationale qu’on croit imperméable à la détresse. Il s’abat tantôt sur un père, sur une mère, sur une soeur, sur un frère ou sur un ami. Il fait fi des croyances religieuses et des orientations sexuelles.

Le suicide se loge de façon vicieuse et hypocrite à travers les peines d’amour, la solitude, les drames. Et il n’est pas l’affaire d’une partie de la population, mais bien de tous, sans exception.

La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a qualifié de « terrible tragédie » le suicide du policier Patrick Bigras. Les termes employés sont justes, mais ceux-ci ne valent rien s’ils ne sont pas assortis de gestes concrets et de campagnes de sensibilisation accrues, parce qu’il est parfois extrêmement difficile pour une personne d’admettre sa détresse et de demander de l’aide. Encore plus lorsque celle-ci a été entraînée pour faire preuve de sang-froid et d’une maîtrise de soi inébranlable.

La mort de l’agent Patrick Bigras marque peut-être le début d’une véritable prise de conscience collective qui, espérons-le, mènera à une bonification de nos structures de soutien et d’accompagnement.

Jusqu’à ce que le suicide se taise pour de bon, aucun effort ne sera trop grand pour combattre ce fléau.