L'éditeur de La Presse, Guy Crevier, et le président Pierre-Elliott Levasseur

Pour réinventer la presse

ÉDITORIAL / Les journaux doivent se réinventer s’ils veulent poursuivre leur mission et survivre au déplacement des marchés publicitaires vers les grandes plateformes numériques.

La Presse a été un précurseur au Québec dans la transition vers une application destinée aux utilisateurs de tablettes, au moment où ces appareils sont apparus sur le marché, en faisant le pari audacieux d’abandonner le support papier. 

Cette fois, les propriétaires du journal brisent une autre convention, et transformeront l’entreprise en société à but non lucratif, qui deviendra indépendante de Power Corporation, après plus d’un demi-siècle d’histoire. La Presse deviendra une «fiducie d’utilité sociale», un véhicule juridique utilisé dans le domaine environnemental ou patrimonial. La Fiducie du patrimoine culturel des Augustines, par exemple, en est une. 

Les journaux ont grandi parce que notre mission d’information pouvait se marier avec la publicité. Google et Facebook ont fait éclater ce modèle, et il faut en créer d’autres. 

Groupe Capitales Média le fait en créant MONPANIER.CA. Il est autant dans notre intérêt que dans celui des annonceurs locaux d’occuper notre place dans l’espace numérique, pour éviter que d’autres monopolisent ce territoire. 

Les journaux ne génèrent plus les mêmes revenus que par le passé, mais la société a plus que jamais besoin d’être informée, d’apprendre les nouvelles et surtout de les comprendre. Dans cette optique, le recours à une fiducie mérite d’être mis à l’essai pour soutenir la production d’information. D’autres le font déjà, comme le rappelait hier le rédacteur-en-chef de l’Agence Science-presse, Pascal Lapointe, qui croit que le modèle d’entreprise à but non lucratif est une voie d’avenir pour les médias.

Mais à lire le message du président de La Presse, Pierre-Elliott Levasseur, on comprend aussi que pour permettre au gouvernement fédéral de soutenir cette mission essentielle, les grandes entreprises sentent le besoin de s’exclure de l’équation. 

À Québec, le premier ministre Philippe Couillard exprime un profond malaise à l’idée que les gouvernements interviennent dans la presse et menacent l’indépendance des journaux. Il a raison de s’en inquiéter, mais la vraie menace à court terme c’est plutôt que les journaux disparaissent purement et simplement du décor. Si l’État a trouvé des moyens de soutenir la production télévisuelle, incluant l’information ou le documentaire, on doit bien être capable de trouver un équilibre entre protéger l’indépendance des médias et assurer leur survie. 

Le problème fondamental, rappelons-le, n’est pas le désintérêt des lecteurs, mais le déplacement des revenus vers des plateformes qui ne produisent aucun contenu et refusent de se définir comme médias. Encore hier, la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, n’avait que des platitudes à offrir en rappelant les mesures prévues au budget pour soutenir le «journalisme local». Mais que signifie cette étiquette de «journalisme local» ? 

Son gouvernement, dit-elle, entend procéder à des changements qui permettront aux médias de recevoir des dons philanthropiques. Toute une vision d’avenir, mais attendons de voir quelle forme prendront ces changements pour juger. 

Ce qu’il faut c’est trouver une façon d’arrimer la production de nouvelles, la couverture de l’actualité à des sources de revenus durables. La philanthropie fait sans doute partie de la solution, mais elle ne suffira pas.