L’analyse du dossier de Postes Canada a pris une grosse année et demi, bien plus long que prévu initialement, et cela illustre deux choses.

Postes Canada: le prix d’une parole

ÉDITORIAL / Il n’y a pas de doute : Justin Trudeau s’est bel et bien engagé « à rétablir le courrier à domicile ». C’était le 3 septembre 2015, il sortait d’une rencontre avec le maire de Montréal de l’époque, Denis Coderre, et dans la métropole comme ailleurs, l’arrivée des boîtes communautaires n’était pas célébrée avec tambours et trompettes. On se souviendra de M. Coderre s’amusant au marteau-piqueur, démolissant une base de ciment d’une de ces boîtes...

Hier, le gouvernement Trudeau a plutôt annoncé un statu quo concernant la livraison du courrier à domicile. L’analyse du dossier de Postes Canada a pris une grosse année et demi, bien plus long que prévu initialement, et cela illustre deux choses. D’abord, que l’avenir de la société de la Couronne est compliqué à gérer à une époque où le volume du courrier diminue d’année en année. Puis, que les libéraux ont envoyé des signaux divergents pendant la campagne électorale de 2015 et qu’ils essaient depuis de naviguer entre ce qui a été écrit dans le programme libéral et ce que Justin Trudeau a dit, ou aurait échappé. 

Car le programme libéral est clair. Mais il faut bien soupeser le sens des mots écrits noir sur blanc : « Nous annulerons le plan des conservateurs de M. Harper de mettre fin à la livraison du courrier à domicile à travers le Canada. Nous entamerons un nouvel examen de Postes Canada pour nous assurer que cette société de la Couronne remplisse sa mission qui est d’offrir des services de haute qualité à un coût raisonnable. »

Bref, les libéraux promettaient le statu quo. Nulle part lit-on la fin des boîtes communautaires, ou le rétablissement de la livraison à domicile pour tous, ou qu’aux quelque 840 000 familles canadiennes qui ont perdu la livraison à domicile à la fin du mandat des conservateurs.

Mais c’est ce que bien des Canadiens ont cru, ou ce qu’ils ont interprété des intentions énoncées dans le programme officiel du Parti libéral. Ils se justifient davantage que Postes Canada fait encore des profits : 81 millions $ en 2016, surtout en raison de la croissance du marché des colis. Pourquoi couper ?

Il y a deux ans, Le Droit résumait le dilemme du gouvernement face à Postes Canada comme une difficile négociation « entre nostalgie et réalité ». La situation n’a pas changé. Cela fait plus d’une décennie que la courbe des revenus d’affaires de Postes Canada pointe dans la même direction. Tout délai à prendre une décision courageuse dans ce dossier ne fait que la repousser vers l’avant. 

Mais du même coup, il n’y a pas urgence à bouleverser les habitudes des Canadiens juste pour que Postes Canada se vante qu’elle est à l’avant-plan de la réforme de ce service public. Pourquoi irriter les consommateurs quand des réformes graduelles et posées peuvent encore garantir un bon niveau de service, tout en dégageant un surplus budgétaire ?

Car voilà l’arbitrage auquel le gouvernement Trudeau s’est livré depuis deux ans. 

Maintenant, cela n’efface pas les paroles du premier ministre lorsqu’il voulait se faire élire. Il ne peut rembobiner la cassette. 

Pour se sortir de cette impasse, il pourrait emprunter un chapitre de ses récentes excuses adressées aux pensionnaires autochtones, aux fonctionnaires gais et lesbiennes, à Omar Khadr, aux immigrants indiens refoulés en 1914, etc. Bref, s’il commençait par s’excuser pour ses paroles sur le rétablissement du courrier à domicile... Cela ne gommerait pas son propos mais en l’expliquant, il verrait qu’une majorité de Canadiens reconnaît que le courrier traditionnel coûte cher pour ce qu’il est devenu, mais qu’une parole, fût-elle de politicien, n’a pas de prix.