Le gouvernement fédéral ne doit pas subventionner la création d’emplois pour étudiants qui encourageraient la discrimination. Mais il ne peut diriger la pensée de ces organisations, et faire de l’avortement un critère d’admissibilité, que ce soit pour ou contre.

Ottawa s’entête à aller trop loin

ÉDITORIAL / Le quotidien Le Droit a appuyé le droit des femmes à l’avortement, l’un des débats les plus acrimonieux au sein de la société canadienne. Nos lecteurs y ont toujours réagi vivement, tant en appui qu’en désaccord avec cette position. Nous croyons que l’avancement de débats de société fait partie de notre rôle d’entreprise de presse et si nous défendons une idée, nous sommes ouverts à celles des autres. Le premier ministre Justin Trudeau devrait s’inspirer de cette ouverture dans l’administration de l’État plutôt que d’exiger que l’on pense comme lui.

Car c’est exactement ce que fait le programme Emplois d’été Canada. Parmi les critères d’admissibilité des organisations, «le mandat principal de l’organisme doit être conforme aux droits de la personne au Canada, y compris les valeurs sous-jacentes à la Charte canadienne des droits et libertés ainsi que d’autres droits. Ceux-ci incluent les droits en matière de procréation...»

Bref, pour obtenir du financement pour créer des emplois d’été destinés à des étudiants, les organisations doivent attester sur l’honneur qu’elles adhèrent aux valeurs de la Charte ainsi qu’à des droits comme celui de l’avortement. 

Ceci va trop loin. 

Le gouvernement fédéral ne doit pas subventionner la création d’emplois pour étudiants qui encourageraient la discrimination. Mais il ne peut diriger la pensée de ces organisations, et faire de l’avortement un critère d’admissibilité, que ce soit pour ou contre. 

C’est quand même étonnant que cette histoire ait pris l’ampleur d’une controverse. Cela aurait dû être tué dans l’oeuf.

Sur les ondes de CBC, on a fourni en exemple un camp d’été mis sur pied par une organisation chrétienne dans le sud de l’Alberta. Elle craint ne pouvoir obtenir 40 000 $ pour l’embauche de six étudiants qui sont chargés de l’animation et de la surveillance des participants. 

Les Canadiens ont un droit constitutionnel à pratiquer la religion de leur choix. Tenir un camp d’été où se réunissent des gens qui ne sont pas en faveur de l’avortement s’inscrit dans cette lignée. Il n’y a pas là un débat répréhensible qui nécessite une intervention musclée de l’État. Il y a des priorités bien plus urgentes au pays. 

Mais ce qui va trop loin est que des étudiants embauchés sous ce programme ont déjà été embrigadés pour participer à des manifestations contre l’avortement, comme l’ont allégué certains.

Sous Justin Trudeau, les libéraux se sont fait les champions de la lutte contre la discrimination sous toutes ses formes. Nous l’appuyons toujours dans cette direction. La société canadienne sera plus juste en luttant contre la discrimination, notamment celle à l’endroit des populations autochtones, ou des homosexuels. Les deux groupes ont reçu des excuses publiques du premier ministre. 

Mais le texte officiel du ministère Emploi et Développement social va trop loin pour solliciter l’adhésion aux valeurs canadiennes; il crée l’impression que seront exclues les organisations qui pourraient ne pas partager celles de ce gouvernement.

Ce texte ambigu prolonge la portée des convictions des libéraux. Cela est dangereux et légitime le Parti conservateur, par exemple, à imposer une tendance inverse. Il l’a d’ailleurs fait pour écarter les organisations qui luttaient pour le droit des femmes à l’avortement, et celles qui ont eu des liens, même ténus, avec le Hezbollah, considéré groupe terroriste sous Stephen Harper. 

Justin Trudeau ne doit pas poursuivre dans cette direction qui ne fait que polariser davantage le débat politique canadien. C’est aussi ça, les «voies ensoleillées» dont il se fait le champion.