Le sabre et la feuille d'érable

La crise ukrainienne donne à Stephen Harper et à John Baird l'occasion de jouer du sabre avec un abandon excessif qui atténue la crédibilité d'une démarche justifiée. Quand on opte pour la démesure du discours, on perd de vue l'essentiel et on se ferme aux opportunités d'une sortie de crise. C'est une bonne chose pour le Canada de se trouver du «bon côté de l'Histoire»; c'en est une autre d'y jouer un rôle significatif et déterminant.
Le Canada a donné son appui indéfectible aux forces qui ont provoqué la destitution par le Parlement ukrainien du président Viktor Ianoukovitch, le 22 février dernier, après qu'il ait suspendu un accord d'association entre son pays et l'Union européenne et relancé «un dialogue actif avec Moscou». Les manifestations populaires qui se sont terminées dans un bain de sang ont provoqué une réprobation universelle et le Canada s'est retrouvé au premier rang des pays qui ont sévèrement condamné ces gestes criminels d'un politicien au bord de la déchéance et recherché pour ses crimes contre son peuple.
Depuis le début de cette crise, le Canada est resté au front de la guerre des mots et des gestes politiques, ne ratant aucune occasion de manifester son appui indéfectible pour que l'Ukraine reste tournée vers l'Ouest. Il a rappelé son ambassadeur à Moscou pour consultations; il a convoqué l'ambassadeur russe pour lui dire sa façon de penser; il a annulé toute représentation officielle aux Jeux paralympiques d'hiver de Sotchi; il a mis un terme à tous les préparatifs du sommet du G8 qui se tiendra à Sotchi l'été prochain et il a ordonné une revue de toutes les ententes inter-gouvernementales. Enfin, hier, le premier ministre a suspendu tous les exercices prévus entre les forces armées canadiennes et russes.
Stephen Harper a surtout brandi la menace d'expulser la Russie du G8, un geste d'autant plus significatif que le Canada avait piloté lui-même l'intégration de la Russie à ce club sélect des leaders de la planète.
Or, Stephen Harper est allé encore plus loin pour condamner la présence active des forces russes en péninsule de Crimée. La Crimée est une république autonome peuplée d'une majorité ethnique d'origine russe. Elle a été donnée en «cadeau» à l'Ukraine en 1954 par Nikita Khrouchtchev, alors premier secrétaire du Parti communiste de l'Union soviétique. En 1994, le Memorandum de Budapest entre la Russie, les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Ukraine interdisait le recours à la force ou à des sanctions économiques pour subordonner l'Ukraine (lire la Crimée) à leurs propres intérêts économiques.
Hier, le ministre des Affaires étrangères John Baird a comparé la présence de troupes russes en Crimée à l'invasion militaire d'Hitler d'une partie de l'ancienne Tchécoslovaquie. Évoquant un scénario de guerre froide, il a déclaré: «Si ce n'est pas la guerre, c'est semblable à la guerre.»
Cette escalade verbale verse dans la démesure. On est bien loin de la tradition pacifique de la politique étrangère canadienne. Ce qui étonne davantage, c'est que le Canada n'a pas les moyens de ses prétentions verbales, si ce n'est de recourir à des sanctions diplomatiques. Le véritable levier, il est économique et c'est la Russie qui le détient en étant le plus gros exportateur d'énergie, gazière et pétrolière, pour l'Ukraine et l'Europe. L'Allemagne tire 38% de son pétrole de la Russie et l'Europe, 30% de son gaz naturel. De plus, les difficultés économiques de l'Ukraine sont telles qu¹il suffirait de bien peu de la part de la Russie pour la mettre à genoux et provoquer un désastre sur les marchés internationaux.
Stephen Harper et John Baird ont pris fait et cause pour les Ukrainiens tournés vers l'Europe plutôt que vers la Russie. À cet égard, ils savent pertinemment que l'appui de la communauté ukrainienne au pays est d¹une importance politique non négligeable. Les déclarations percutantes du premier ministre et du ministre des Affaires étrangères ne peuvent faire oublier que le Canada s¹est retrouvé récemment du «bon côté de l'Histoire» lors du printemps arabe pour regretter amèrement d'avoir ouvert une boîte de Pandore.