L’avalanche de témoignages dans ces dossiers a laissé peu de doutes sur les soupçons que les tribunaux départageront peut-être un jour.

Le retour du pendule

ÉDITORIAL / Au début, la vague de dénonciations à l’endroit du producteur de cinéma Harvey Weinstein avait les airs d’un scandale isolé. Depuis, des dizaines de femmes, en Amérique et ailleurs, ont trouvé la force de décrier des agressions parfois enfouies loin dans leur passé. Comme si les vannes d’une solidarité subitement acquise les avaient outillées pour briser le silence.

Ces cris du coeur, cette douleur ont généralement été accueillis avec ouverture et compassion. Mais il faut aussi être vigilant et se demander si cela ne va pas trop loin, parfois.

En 2016, Alice Paquet avait marqué la population. Le témoignage spontané et courageux à propos du député Gerry Sklavounos, à Québec, avait été accueilli par un concert d’empathie porté sur les médias sociaux par le mot-clic #NousVousCroyons.

Deux ans avant, un autre mouvement de foule, stimulé par le mot-clic #AgressionNonDénoncée, avait encouragé des femmes à se libérer de leur fardeau. C’était en marge de la victoire juridique de l’animateur de radio Jian Gomeshi, libertin en série. Pendant ce temps, partout au Canada, les autorités étaient la cible de pressions pour éclaircir le mystère de milliers de femmes autochtones disparues ou assassinées.

Tout cela donnait l’impression d’un juste retour du pendule.

Car pendant trop longtemps, les agresseurs ont pu compter sur leur autorité et sur des victimes apeurées pour se soustraire à leurs responsabilités. Sans compter nos systèmes juridiques apparemment biaisés contre les victimes forcées de «revivre» la douleur de la violence pour que le standard du «hors de tout doute raisonnable» soit respecté. Cela a mené à un taux de 0,3 % d’agressions qui se soldent en culpabilité.

Mais au travers du lot, des failles ont commencé à être perceptibles. Et si le pendule était allé trop loin dans certains cas? Et si la vague de dénonciations avait emporté avec elle les principes de procédures, de présomption d’innocence?

L’objectif n’est pas de minimiser la sévérité de gestes comme ceux commis par M. Weinstein, par Éric Salvail et Gilbert Rozon, au Québec, ou le chef d’orchestre Charles Dutoit. L’avalanche de témoignages dans ces dossiers a laissé peu de doutes sur les soupçons que les tribunaux départageront peut-être un jour.

Au travers cependant, des médias ont fait des manchettes basées sur des commentaires anonymes, sur des allégations qui ne sont pas des agressions sévères, mais que des inconduites. Ce mot vieilli retrouve maintenant un usage nouveau et englobe un continuum de gestes dont l’interprétation varie beaucoup entre la victime et la personne qui se les permet. Les actes reprochés ne sont pas plus acceptables, mais les nuances se dissipent devant le tribunal de l’opinion publique qui s’est emballé avec l’émergence des médias sociaux. L’accusé est coupable jusqu’à preuve du contraire. Les dénis n’ont plus aucune valeur. Envolé le contexte des gestes, la notion de répétition. Et ceux qui osent mettre en doute un tant soit peu ce tribunal populaire sont aussi mis au pilori. Parlez-en à Catherine Deneuve, cette icône du cinéma et de l’émancipation des femmes qui a défendu «la liberté d’importuner» pour les hommes car «indispensable à une liberté sexuelle» dont les deux sexes ont profité depuis 50 ans.

Notre société est entrée malgré elle dans un débat de valeurs. Nul ne sait où cela nous mènera. Il fallait briser le silence des victimes et faire évoluer les comportements vers un XXIe siècle de respect entre les sexes. Il faut une écoute d’ouverture sans juger les gestes d’un lointain passé sous le prisme des valeurs d’aujourd’hui.