Sauf dans certaines catégories d’aliments, il est virtuellement impossible de déterminer la proportion d’ingrédients américains et canadiens.

Le rempart de la gestion de l’offre

ÉDITORIAL / ​La publication du dossier « Comment ‘acheter canadien’ », dans notre édition d’hier, démontre un fait aussi consternant qu’étonnant : de façon générale, notre industrie alimentaire canadienne est si imbriquée avec l’industrie des États-Unis que nous peinons à trouver des aliments « 100 % » canadiens.

Ce dossier compilé par la Presse canadienne est révélateur de ces faits renversants. Il y avait eu de larges échos sur la question du ketchup Heinz, et de celui de son compétiteur French’s. Depuis 2014, la fermeture de l’usine Heinz à Leamington, dans le sud de l’Ontario, a fait en sorte que tout le ketchup Heinz est maintenant produit en Ohio.

La marque French’s a vu là une opportunité de se démarquer et renforcir le caractère canadien de son produit. Ce qu’elle a fait, insistant sur le fait que son ketchup est produit de tomates canadiennes... même si French’s est une société américaine.

Mais la PC est allée bien plus loin que le seul exemple du ketchup. Elle a fait le tour de la confiture de fraises, du jus d’orange, de l’eau, des sucreries, du sirop d’érable, de la sauce soja, de la mayonnaise et autres condiments, du café, du whisky, du yaourt, etc.

Le constat est frappant : sauf dans certaines catégories d’aliments, il est virtuellement impossible de déterminer la proportion d’ingrédients américains et canadiens. C’est dire combien nos industries alimentaires sont imbriquées. Que certaines le soient relève de l’évidence ; que tant d’aliments le soient relève de la surprise.

Nous ne pouvons faire de la confiture de fraises entièrement canadienne ? De l’eau ? Pourquoi, avec notre richesse aqueuse, faut-il acheter de l’eau qui a été puisée ou transformée aux États-Unis ?

Étonnamment, l’un des principaux produits réellement canadien est le yaourt. Pourtant, il n’y a rien là de foncièrement différent entre le yaourt et la confiture de fraises, par exemple, qui justifie que l’un soit produit au Canada, et pas l’autre. Pourtant, « il est presque impossible de ne pas acheter de yogourt canadien à l’épicerie », mentionne Mike von Massow, de l’Université de Guelph.

La différence, on l’aura deviné, tient au système de la gestion de l’offre, le mécanisme de protection des 17 000 producteurs de produits laitiers (et d’œufs et de volaille) typiquement canadien. Depuis 1971, la gestion de l’offre protège nos éleveurs de vaches laitières et de volailles, en retour d’un prix plancher.

Certes, ce prix plancher est bien supérieur aux prix en vigueur aux États-Unis, par exemple. Le prix du lait, par exemple, passe du simple au double (et encore !). Mais cela exempte les producteurs d’obtenir des subventions pour leurs aliments. Il y a plusieurs autres effets, certains délétères, mais c’est le système que le Canada a choisi.

C’est aussi le système auquel s’est attaqué le président des États-Unis Donald Trump dans le cadre des négociations pour un nouvel Accord sur le libre-échange nord-américain : il a raison de prétendre que le système favorise indûment les producteurs canadiens, mais c’est celui qui prévaut au Canada. Le réformer impliquerait une révolution dans nos terres et faute d’arguments forts pour le faire, nous préférons garder le système que nous connaissons que l’inconnu dont nous ignorons les conséquences.

Ce système de la gestion de l’offre, on le voit, protège le yaourt canadien : il s’agit d’un avantage concurrentiel inattendu, mais bien réel. Et un avantage que le yaourt possède sur plusieurs aliments nord-américains. Que l’ensemble des produits alimentaires observés soient de fabrication ou de propriété américaine, cela surprend. Cela ne devrait pas être le cas.

Il n’y a pas de raison que l’eau, que les condiments et que notre confiture soient tous des produits américains. Il y a là une mainmise américaine sur nos aliments qui n’est pas souhaitable.