Le nouveau juge en chef de la Cour suprême du Canada, Richard Wagner

Le nouveau juge en chef

ÉDITORIAL / Lorsque Beverley McLachlin a été nommée juge en chef de la Cour suprême du Canada, le monde n’avait pas connu l’effroi terroriste du 11 septembre 2001. Les activités humaines et la société ont bien changé pendant les 18 ans qu’elle a été à la tête du plus haut tribunal et cette longévité record n’est pas étrangère au sentiment qu’avec la nomination de Richard Wagner pour lui succéder, un moment d’histoire se déroule sous nos yeux.

À 60 ans, M. Wagner ne pourra briser cette marque puisque les juges doivent quitter leurs fonctions à 75 ans, contrairement aux États-Unis où ils siègent à vie. Mais le Québécois pourrait tout de même présider le tribunal jusque dans les années 2030...

Le choix de Richard Wagner n’a pas étonné outre mesure. En proposant sa candidature, le premier ministre Justin Trudeau respecte deux principes non écrits : l’alternance entre un juge du Canada anglais et un du Québec, formé dans la tradition du droit civil, et l’alternance linguistique. Il aurait pu rompre avec cette « tradition » en se tournant vers l’Ontarienne Rosalie Abella qui avait l’argument de l’expérience de son côté, car elle siège depuis 2004. Mais la juge Abella a déjà 71 ans, ce qui aurait provoqué une autre transition dans quatre ans à peine. 

À l’inverse, l’un de ses seuls handicaps de M. Wagner, c’est qu’il s’avère un « nouveau » visage à la Cour suprême, toutes proportions gardées. Ce diplômé de l’Université d’Ottawa n’a été nommé qu’en 2012 par Stephen Harper. À ne pas confondre avec son père Claude Wagner, qui avait perdu d’un fil la course à la direction du Parti progressiste-conservateur du Canada en 1976, contre Joe Clark. 

La juge Marie Deschamps, que le juge Wagner a remplacée, a annoncé son départ de manière un peu prématurée, à 59 ans. Son départ, et celui de six de ses collègues en l’espace de quatre ans, a fait en sorte que le premier ministre était confronté à un banc relativement « jeune ».

Cela ne sous-entend pas que le juge Wagner a obtenu le poste par défaut. Il a eu une longue et réputée carrière dans le secteur privé, notamment à l’étude Lavery, de Billy, à Montréal, avant d’accéder à la magistrature en 2004. Depuis, il a connu une progression fulgurante. En sept ans, il est passé de la Cour supérieure à la Cour d’appel du Québec, puis à la Cour suprême en 2012, dont il coordonnera maintenant les travaux.

À son entrée à la Cour suprême, on lui a « reproché » qu’il ne fût pas de sexe féminin : c’était Françoise Boivin alors que, néo-démocrate de Gatineau, elle siégeait au comité de députés chargés de sonder ses compétences. Elle faisait écho à la suggestion de la juge Deschamps que la prochaine nomination du Québec à la Cour suprême doive être une femme.

Aujourd’hui, la question de la langue préoccupe ceux qui scrutent la Cour suprême, avec en filigrane l’intérêt de nommer un juge d’origine autochtone, comme si les deux qualités paraissaient être une antithèse... 

Cette urgence de voir un juge issu des Premières Nations au plus haut tribunal, fort légitime au demeurant, a été soulevée par le député Roméo Saganash, qui siégeait aux côtés de Mme Boivin en 2012. Jamais il n’avait « reproché » au juge Richard Wagner de ne pas être autochtone...

Ironiquement, le bilinguisme de la Cour a fait l’objet d’une recommandation du comité permanent des langues officielles du Parlement, hier, au même moment de l’annonce concernant le juge Wagner. Ce sera aux libéraux d’en disposer, eux qui appuyaient l’idée lorsqu’ils étaient dans l’opposition, et qui ont voté contre depuis qu’ils forment le gouvernement.

En parlera-t-on encore en 2030 ?