La «démocratie» syndicale

CHRONIQUE / Mine de rien, la période estivale tire à sa fin et les partis politiques fourbissent leurs armes en prévision des élections générales qui auront lieu cet automne. De leur côté, les grandes centrales syndicales semblent fin prêtes, au point où certaines d’entre elles n’ont même pas attendu le déclenchement de la campagne électorale pour procéder à l’affichage de slogans à saveur partisane. Plus précisément, ce sont des messages anti-PLQ et anti-CAQ qui ont été aperçus, laissant notamment entendre que ces deux partis seraient « interchangeables ».

Je ne vais pas me prononcer sur le fond de la question, à savoir si le PLQ et la CAQ sont véritablement des partis interchangeables. Je ne vais pas non plus m’exprimer sur la préférence avouée des syndicats pour des partis comme le PQ et QS. Après tout, celles et ceux qui ont fait ces affiches sont tout à fait libres de leurs opinions. Ce qui me gêne, par contre, c’est que des syndicats se permettent d’utiliser les cotisations de leurs membres (formule Rand oblige) à des fins partisanes. Pour moi, c’est clair, les cotisations obligatoires des travailleurs ne devraient servir qu’à négocier leurs conditions de travail et défendre leurs intérêts en cas de litige avec l’employeur.

Pour autant, je ne dis pas que les syndicats devraient être totalement apolitiques. Je ne pense pas non plus que les dirigeants syndicaux devraient s’abstenir de conseiller leurs membres à la veille des élections, voire d’exprimer publiquement leur préférence. Après tout, il peut y avoir de bonnes raisons (des raisons objectives) de penser que l’élection d’un parti serait préférable à celle d’un autre, et ce, dans le seul objectif d’améliorer les conditions de travail des salariés représentés. N’empêche, je crois que les syndicats devraient davantage veiller au respect de l’opinion de tous leurs membres, et particulièrement de ceux qui n’adhèrent pas aux valeurs et à l’idéologie dominante dans le mouvement syndical. Ce faisant, il me semble qu’obliger les travailleurs syndiqués à financer des campagnes politiques ou idéologiques qui ne correspondent pas à leurs valeurs est une pratique irrespectueuse, pour ne pas dire carrément antidémocratique.

On me rétorquera certainement que l’ensemble des prises de position des syndicats s’appuie sur un processus de consultation parfaitement ouvert et démocratique. Sur ce point, laissez-moi d’abord douter de la parfaite transparence des syndicats. À l’ère des grandes centrales syndicales, nous sommes souvent bien loin du syndicalisme de proximité fantasmé par certains, et dans les faits il se trouve de nombreuses décisions qui sont prises par les hautes instances nationales sans qu’elles ne parviennent aux oreilles des « simples membres ». Bref, qui dit centrales dit aussi centralisation et ce sont malheureusement les luttes locales et les membres de la base qui en font les frais.

Qui plus est, dire qu’une décision serait démocratique simplement parce qu’elle s’appuie sur la volonté de la majorité me semble reposer sur une vision réductrice et appauvrie de la démocratie. À ce propos, Albert Camus ne disait-il pas justement que « la démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité » ? Mais qui, au sein des hautes instances syndicales, se soucie réellement de la protection des points de vue minoritaires ? Au contraire, il n’est pas rare que les membres qui osent exprimer des opinions dissidentes soient l’objet d’un mépris à peine déguisé, voire d’intimidation.

En dépit de tout ce que je viens d’écrire, je veux être clair sur le fait que les syndicats demeureront toujours libres de solliciter leurs membres afin de mener des campagnes publicitaires sur divers sujets et enjeux de société qui les interpellent. Seulement, je suis d’avis que cela devrait se faire sur une base volontaire plutôt qu’obligatoire. La mission première des syndicats, rappelons-le, en est une de représentation. Un syndicat devrait donc prioritairement veiller à l’intérêt de tous ses membres, y compris de ceux qui n’adhèrent pas forcément au « consensus des dirigeants ». Cela passe notamment par une utilisation plus équitable des cotisations obligatoires.