Du pareil au même

Le départ de Jim Flaherty et l'arrivée de Joe Oliver à la tête du ministère des Finances à Ottawa n'augure aucun changement. En fait, ce sera à peu près du pareil au même.
Le titulaire des Finances est le plus important ministre d'un gouvernement; il travaille conjointement avec le premier ministre dont il est de facto le principal conseiller économique. On suppose aussi que son expérience lui confère une certaine autorité morale pour infléchir certaines politiques, tout en respectant le programme électoral de leur parti.
C'est pourquoi il a été si étonnant d'entendre Jim Flaherty remettre en question publiquement, le mois dernier, le partage fiscal qui figurait dans le programme du Parti conservateur à l'élection de 2011.
Ce schisme entre M. Flaherty et le premier ministre Stephen Harper était le plus profond jamais vu entre les deux hommes. Le différend s'est réglé de lui-même avec la démission de M. Flaherty, la semaine dernière.
Le moment choisi est particulier: dans un an, Jim Flaherty aurait pu livrer aux Canadiens le budget dont il rêve depuis des années, celui qui replace le Canada sur la voie des surplus budgétaires. En ce sens, il voulait se placer dans la lignée du libéral Paul Martin qui a assaini, non sans efforts des Canadiens, les finances publiques du pays après des décennies de déficits.
À quelques mois de la prochaine élection fédérale, prévue à l'automne 2015, le ministre Flaherty serait passé pour un héros.
Il n'y a que des raisons de santé qui auront pu forcer la main de M. Flaherty; depuis un peu plus d'un an, il souffre d'une maladie de peau qui l'a changé. Il semblait fatigué, à bout de souffle. Son tempérament a été plus imprévisible; il a eu une prise de bec publique avec son collègue Jason Kenney à la suite de sa défense du controversé maire de Toronto Rob Ford, réputé comme un ami. Bref, il n'était plus le même.
Au plan politique, il y a eu deux ministres Flaherty. Celui entre 2006 et 2009, et celui de 2010 à 2014. Le premier gérait pour faire plaisir. Il a dépensé des millions pour grossir sans raison une fonction publique qu'il s'est par la suite chargé de charcuter. Contre l'avis des économistes, il a réduit la TPS de 7 à 5%, privant l'État de 12 milliards$ par an dont il aurait eu grandement besoin à partir de 2010. À l'inverse d'une promesse électorale, il a mis fin aux congés d'impôt des fiducies de revenu en 2007. Contre le credo conservateur, il a présenté un budget interventionniste et déficitaire de 55,6 milliards$ en 2009 afin de stimuler une économie par un programme d'infrastructures, des réductions d'impôt et une aide à l'industrie automobile.
Depuis 2010, c'est l'autre Jim Flaherty que l'on voit à l'oeuvre, celui qui s'emploie à sortir le Canada de l'encre rouge. Alors qu'il s'apprête à le faire, voilà que le ministre de 65 ans quitte ses fonctions. Pour quitter sur le bord du triomphe, il fallait qu'il soit bien au bout de ses forces.
Joe Oliver, jusqu'à récemment ministre des Ressources naturelles, a aussitôt pris la relève aux Finances.
Arrivé tardivement en politique en mai 2011, cet avocat-banquier de 73 ans est le candidat rêvé pour M. Harper. Il a défendu avec enthousiasme les politiques controversées des conservateurs, notamment celles des pipelines Keystone XL et Northern Gateway. Politiquement, ce Québécois d'origine est moins ambitieux que les Jason Kenney, John Baird, James Moore et compagnie qui auraient pu s'intéresser à des fonctions plus importantes encore au gouvernement. M. Oliver, lui, livrera tacitement le budget 2015 dont Stephen Harper lui soufflera les grandes lignes, et les petites. Avec le sourire en plus. Un sourire que Jim Flaherty semblait avoir de façon de plus en plus difficile.