Si le président des États-Unis considère M. Trudeau comme un « great guy », ça n’a pas calmé sa grogne à l’endroit de l’Accord de libre-échange nord-américain.

Changement de cap sur l’ALÉNA

ÉDITORIAL / Lors des premières rencontres avec le président Donald Trump, Justin Trudeau a fait bien attention de ne pas le froisser. La stratégie du Canada était clairement de ne pas irriter cet homme qui a multiplié les attaques envers les étrangers pendant sa campagne électorale, même les alliés naturels des États-Unis. Tout ça pour soutenir son message partisan « America First ». M. Trump en avait contre l’ALÉNA et l’espoir était qu’une relation cordiale avec M. Trudeau lui dicterait une position plus accommodante avec le Canada.

C’était un pari risqué. Si le président des États-Unis considère M. Trudeau comme un « great guy », ça n’a pas calmé sa grogne à l’endroit de l’Accord de libre-échange nord-américain. Le Canada s’est carrément buté à un mur cet automne et cela l’a convaincu de changer d’approche. 

Ainsi, le gouvernement Trudeau a récemment porté plainte devant l’Organisation mondiale du commerce contre le comportement des États-Unis qui a imposé des droits compensateurs sur le bois d’œuvre canadien. Il y a aussi eu les sanctions commerciales contre les avions de la CSeries de Bombardier et cette semaine encore, des tarifs supplémentaires contre le papier journal d’ici.

Officiellement, le Canada garde le sourire. La ministre des Affaires globales, Christya Freeland, faisait tout pour maintenir une approche accommodante lorsqu’interpellée sur les discussions tripartites en vue d’un ALÉNA 2.0, hier. En marge d’un caucus libéral à London, elle parlait toujours de trouver une solution gagnant-gagnant malgré la liste des demandes américaines. 

Rappelons certaines d’entre elles, afin de mieux en mesurer la portée... Tous les véhicules exportés aux États-Unis devraient être à 50 % de pièces américaines afin d’éviter un tarif supplémentaire. La gestion de l’offre à tout le moins dans le secteur du lait (et du fromage) devrait prendre fin. Les entreprises canadiennes ne pourraient avoir un aussi grand accès aux contrats publics américains. Le règlement des disputes devrait se faire devant les tribunaux plutôt qu’à un panel indépendant. Et toute l’entente prendrait fin dans cinq ans, à moins d’une entente entre les trois pays.

Le secrétaire au Commerce, Wilbur Ross, l’a bien résumé, en octobre. Il a admis que son pays voulait « mettre fin à certains privilèges dont profitent [le Canada et le Mexique] depuis 22 ans. Et nous ne sommes pas en position d’offrir quoi que ce soit en retour... »

La triste réalité, c’est que les États-Unis sous M. Trump ne veulent rien savoir d’une entente gagnant-gagnant. Tout ce qui les intéresse, c’est un pacte gagnant pour eux. Et au diable les autres. C’est ça, « l’art de la négociation » du président Trump, lui qui se présente depuis des lunes comme l’as-négociateur. Il veut se servir de la taille des États-Unis pour imposer le règlement qui fait son affaire, sans égard aux intérêts de ses vis-à-vis.

Cela augure donc bien mal pour les pourparlers qui ont été prolongés jusqu’en 2018 ; le prochain rendez-vous aura lieu à Montréal, dans 10 jours. 

La référence du litige à l’OMC n’augure rien de bon pour les relations canado-canadiennes. Donald Trump rejette les tribunes internationales, que ce soit les Nations-Unies ou l’OMC, parce qu’elles ne font pas ses quatre vérités. Il ne reste pas beaucoup d’espoir que les nombreux États américains dont l’économie repose en partie sur des relations cordiales avec le Canada fassent entendre raison à ce président égoïste. Il reste aussi le temps, un allié du Canada. Un retrait de l’ALÉNA n’est pas automatique, et le Congrès américain aura son mot à dire pour que la raison prédomine.