Ce que cache l’épicerie à 75 $

ÉDITORIAL / Environ une personne sur dix vit sous le seuil de pauvreté au Québec. L’an dernier, 11,2 % des «utilisateurs» des banques alimentaires étaient non pas des assistés sociaux, non pas des sans-abri, mais bien des salariés dont la paye est insuffisante pour remplir le frigo pour eux et leurs enfants. Peu de gens s’en préoccupent. Et pourtant, la situation devrait choquer autant collectivement qu’un premier ministre qui croit possible de nourrir un adulte et deux enfants avec 75 $ par semaine.

Philippe Couillard a fourni du bonbon à ses adversaires politiques avec cette affirmation qu’il a en vain cherché à corriger en précisant que les menus ne seraient pas très variés, «pas mal sur le végétal», et pas très bons pour la santé. 

Le mal est fait. L’étiquette de déconnecté et d’insensible lui collera à la peau.

Les explications données vendredi matin au micro de  l’animateur Paul Arcand n’avaient rien pour faire taire les critiques. François Legault pourrait même dire que le chef libéral a joué encore les donneurs de leçons en donnant des exemples de ce que font les familles monoparentales à petits budgets? 

«Tu dois regarder tous les circulaires. Tu vas magasiner uniquement ce qui est en vente». Si le gagne-petit déniche un morceau de porc «en spécial», voilà ce qu’il peut en faire. «Tu le fais cuire le premier soir, tu fais un rôti de porc. Ensuite, tu fais du macaroni avec du porc dedans. Ensuite, tu fais un genre de pâté chinois avec. Et après, tu fais des sandwichs pour les enfants».

Ce que M. Couillard ne dit pas — et ce que bien ne gens ne réalisent pas non plus — c’est que les gens pauvres se trouvent souvent dans des déserts alimentaires. Ils n’ont pas autour d’eux les bannières de tous les grands épiciers. Et leur dépanneur de quartier est rarement le bon endroit pour faire les meilleurs achats de la semaine.

Qu’ils se rendent plutôt au Métro, au IGA ou au Super C en autobus ou en métro. Le hic, c’est que leur budget transport est souvent aussi limité. Leur maigre revenu ne leur permet pas non plus de profiter des rabais pour faire des réserves. Ils vivent à la semaine. Pire, au jour le jour.

Ça existe encore au Québec. Citant une analyse des dépenses des ménages en 2016 réalisée par l’Institut de la statistique, une évaluation du CIRANO et des données de Statistique Canada, La Presse rapportait vendredi que les ménages les plus pauvres consacrent entre 73 $ et 91 $ par semaine à leur alimentation. On est loin des 200 $ et plus par semaine que peuvent se permettre les ménages Couillard, Legault, Lisée et Massé. 

Même si les finances publiques sont en santé et que l’économie tourne rondement, les  politiciens ne s’attardent pas beaucoup sur le sort des citoyens moins bien nantis durant la présente campagne électorale. Ils promettent de remettre de l’argent dans les poches des familles, même les plus riches.

Et les personnes seules et les couples sans enfant? La pauvreté n’est pas plus tolérable pour eux.

Le Centre d’étude sur la pauvreté et l’exclusion indiquait en 2017 que le Québec affichait des reculs dans sa lutte à la pauvreté depuis 2008. Des progrès avaient pourtant été réalisés entre 2002 et 2008.

Le centre suggérait de porter attention aux personnes seules, aux personnes âgées, aux autochtones et aux individus souffrant de maladie mentale.

En entrevue au 98,5 Montréal, le premier ministre Couillard a affirmé que la solution n’est pas seulement de créer de «belles jobs», car il y a des gens incapables de les occuper. Il faut, selon lui, augmenter le revenu des gens au bas de l’échelle et avoir un plan de lutte à la pauvreté.

Qu’importe le chef qui se retrouvera à la tête du gouvernement après le 1er octobre, il ne faudra pas perdre l’objectif de vue.