« Depuis les années 1960, les autorités ont convaincu les citoyens qu’il fallait dire “non à la drogue”. On ne peut renverser cette pensée en deux ans à peine », pense l’éditorialiste Pierre Jury.

Ça arrivera quand ça arrivera!

ÉDITORIAL / La vente libre de marijuana au Canada attendra quelques semaines de plus, et personne ne doit s’en offusquer. La commercialisation d’une substance longtemps démonisée prendra le temps qu’il faudra.

Il existe encore des réticences importantes au sein de la population canadienne et le gouvernement de Justin Trudeau ne doit surtout pas donner l’impression qu’il pousse indûment pour concrétiser son engagement électoral de 2015. Il lui vaut mieux prendre son temps avec cet enjeu délicat. Rien ne presse à ce point.

L’opinion publique n’est pas une substance malléable que l’on peut vite modeler à sa guise. Des questions comme l’avortement et l’aide médicale à mourir, par exemple, continuent de susciter des réactions épidermiques chez des milliers de Canadiens. La légalisation de la marijuana est du même genre. Depuis les années 1960, les autorités ont convaincu les citoyens qu’il fallait « dire non à la drogue ». On ne peut renverser cette pensée en deux ans à peine. Aussi, les Canadiens ont peu d’exemples de pays ou d’États où la marijuana a été libéralisée. Nous entrons tous dans une phase inconnue de notre histoire collective des substances contrôlées et comme lors de la fin de la Prohibition, au début du XXe siècle, les craintes exprimées sont légitimes.

Certes, le gouvernement serait justifié de verbaliser une certaine impatience dans le dossier. Le projet de loi C-45 est prêt depuis novembre. Depuis, ça piétine.

Dans l’opposition, Andrew Scheer essaie de se donner des airs décontractés avec ses publicités, mais il s’avère plus conservateur au plan social que cette image fabriquée ne laisse transparaître. Il se sert de sa minorité au Sénat pour gagner du temps et marquer des points dans l’électorat en jetant le doute sur plusieurs questions reliées à la marijuana. 

Mais ses interrogations rejoignent celles de bien des Canadiens : l’âge légal qui varie de province en province, les comptoirs de vente et ses impacts sur le voisinage, l’accès à des centres de traitement dans certaines régions comme le Grand Nord, le dépistage des consommateurs qui prennent le volant, voilà autant de sujets qui méritent d’être approfondis. La population a besoin d’être rassurée et quelques semaines supplémentaires pourraient en éclairer plusieurs. Bref, les questions des conservateurs sont loin d’être anodines, même si elles servent aussi à dépeindre les libéraux comme des politiciens imprudents.

Justin Trudeau ne peut évidemment compter sur la vieille garde libérale au Sénat pour l’aider, ni même sur les 32 sénateurs qu’il a nommés depuis 2015. Il les voulait indépendants et certains le lui rendent bien. Ils ne sont plus à la botte du Bureau du premier ministre. Cela lui complique la vie au Parlement, mais cela redonne, comme il l’espérait, de la crédibilité au Sénat qui paraît renforcé par cette indépendance d’esprit et d’action. L’opinion collective des sénateurs « libéraux indépendants » nourrit positivement le débat et le premier ministre doit s’accommoder de ce délai supplémentaire.

Ainsi, il aurait été audacieux que le leader des indépendants au Sénat, Peter Harder, joue du coude pour faire respecter un échéancier purement artificiel qui laissait entendre que la prochaine fête du Canada correspondrait à la légalisation de la marijuana. Que les intéressés aient à patienter jusqu’à la fin de l’été, ou même le début de l’automne, suscite bien peu de sympathie. Cela arrivera quand cela arrivera.