Plus de 600 000 Canadiens ont vu leurs données piratées sur le géant Facebook.

Blâme sévère: Facebook s’en fout

ÉDITORIAL / Le commissaire à la vie privée a sévèrement blâmé Facebook, jeudi. Le bilan que dresse Daniel Therrien est accablant : le géant des médias sociaux a commis « des violations graves aux lois canadiennes et s’est soustrait à ses responsabilités concernant la protection des renseignements personnels des Canadiens ».

Pourtant, Facebook a à peine fait l’effort de répondre. Un porte-parole s’est dit « déçu » que « les problèmes soulevés dans le rapport ne sont pas résolus ». Aucun aveu de culpabilité là-dedans.

Et chose doublement surprenante, les usagers de Facebook ont continué de se servir de l’application comme si de rien n’était. Comme si le blâme concernait des étrangers. Ce sont pourtant plus de 600 000 Canadiens qui ont vu leurs données piratées. Au total, 87 millions d’utilisateurs de Facebook se sont fait subtiliser leur identité et des données sensibles. Et tout le monde continue de fureter sur Facebook comme si de rien n’était !

Répétons-le. Le commissaire Therrien, au terme d’une enquête d’une durée d’un an, a conclu à « des violations graves ». Facebook, dans son comportement, démontre « un écart immense entre les paroles et les gestes ». 

L’investigation du commissaire à la vie privée portait sur Facebook et son comportement dans l’affaire de son partenaire, Cambridge Analytica, et d’une application d’un tiers, baptisée « This Is Your Digital Life » (TYDL). En cliquant sur l’application, les gens acceptaient de dresser leur portrait psychologique. Ce qu’ils n’avaient pas autorisé, c’est que les informations de tous leurs amis devenaient perméables au partenaire de TYDL, Cambridge Analytica. À peu près toutes les données du profil personnel des usagers de Facebook étaient transférées : date de naissance, villes, études, religion, opinions politiques, situation amoureuse, intérêts, photos, événements, livres et musique, nouvelles consultées, etc. Cambridge Analytica s’est par la suite servi de ces profils pour bâtir des listes qui ont servi à cibler des messages politiques destinés à des électeurs tentés par le Parti républicain, aux États-Unis. 

Bon, cela a été utilisé aux États-Unis, et pas au Canada. Mais l’approbation des usagers de Facebook ne permettait pas la collecte d’informations, qu’elle serve à des Canadiens ou des Américains. C’est là que Facebook a fait erreur : en permettant de plein gré à TYDL et Cambridge Analytica d’amasser ces informations.

Ils l’ont fait pour This Is Your Digital Life, Facebook peut le refaire avec n’importe qui. Et la désinvolture avec laquelle Facebook prend cette affaire n’a rien de rassurant.  

Le commissaire à la vie privée n’a aucun pouvoir coercitif sur Facebook ; il doit donc porter l’affaire devant la Cour fédérale pour espérer forcer la main à Facebook. Mais c’est presque vain. Il faudra un an ou plus pour obtenir un jugement, limitant sa portée. Cambridge Analytica a fermé ses portes en 2018. Mais des firmes apparentées existent toujours et compte tenu du laxisme démontré par Facebook, elles pourraient sévir encore.

Il reste le gouvernement fédéral, qui a été notoirement discret sur ce rapport du commissaire. Depuis son élection en 2015, le gouvernement de Justin Trudeau a été mou avec les géants des nouveaux médias. Rappelons simplement tout le tollé entourant Netflix et la taxation que le fédéral se refuse de faire. Avec Amazon, Microsoft, Google et Facebook, le gouvernement semble plus intéressé à devenir un partenaire pour les activités de recherche, notamment en intelligence artificielle, qu’à jouer le rôle de méchant qui sert des corrections aux fautifs. 

Et il reste les usagers, corporatifs et individuels. Eux aussi, à l’instar du gouvernement fédéral, semblent plus intéressés à se servir de Facebook qu’à lui demander des comptes. 

Triste bilan.