Avant de sombrer dans la noirceur

COMMENTAIRE / Les médias locaux font partie du paysage socioculturel québécois depuis des décennies, certains même depuis plus d’un siècle, comme Le Courrier de Saint-Hyacinthe, fondé en 1853, ou Le Canada Français, qui a amorcé sa publication sept ans plus tard. Ils sont si profondément ancrés dans leurs milieux qu’on peut difficilement concevoir notre quotidien sans leurs nombreux apports. On s’imagine qu’ils seront toujours là. Pourtant, plusieurs de ces médias ont déjà sombré dans l’oubli collectif. Les autres sont mena­cés de disparaître, et ce, plus tôt qu’on pourrait le croire.

La Presse canadienne nous apprenait récemment qu’au cours de la dernière décennie, la couverture médiatique des conseils municipaux a diminué de plus du tiers au Canada. Selon un rapport du Forum des politiques publiques du Canada, pas moins de 225 hebdos et 27 quotidiens ont disparu au pays depuis 2010. Un bilan dressé à l’hiver 2018 par Influence communi­cation révélait pour sa part que plus de la moitié des hebdomadaires existant il y a vingt ans a disparu. 

À l’inverse, les sites Web, qui ne représentaient que 10 % de la sphère médiatique québécoise au début des années 2000, sont aujourd’hui dix fois plus nombreux. Des millions de fausses nouvelles pullulent sur Internet et finissent par miner la confiance du public envers les véritables médias. Le travail des journalistes est plus que jamais essentiel, ne serait-ce que pour débroussailler cette jungle luxuriante de contenus disponibles et pour aider le public à distinguer le vrai du faux.

Or, au Québec, le nombre de journalistes professionnels a été amputé de près de 10 % en 10 ans lorsqu’on compare les statistiques obtenues par les recensements de 2005 et de 2015. Si dans la grande région de Montréal, cette baisse n’était que de 2,2 %, en région, elle était de 16 %. Dans la ville de Québec, la diminution était encore plus marquée, avec des pertes représentant près de 33 %. 

Tempête parfaite

Une tempête parfaite mine l’industrie de l’information. Le numérique, qui promettait aux médias leur salut, a contribué à accentuer leur marasme, en raison de l’exode imprévu des revenus publicitaires vers les géants du Web qui ne financent pas leur contenu en contrepartie. La gratuité des nouvelles en ligne a fait oublier à un large pan de la population que celles-ci coûtent quelque chose à produire, et surtout, que l’information a une valeur. Enfin, il n’existe pas encore, au Canada comme au Québec, d’aide financière publique suffisante et adéquate permettant de compenser l’imposante perte de revenus engendrée par les journaux locaux.

Imaginez une carte du Québec remplie de centaines de points lumineux qui s’éteignent un à un. Telle est l’image qui décrit le mieux l’extinction de plus en plus accélérée des voix médiatiques locales, avec pour conséquence ultime une atteinte importante et irréversible à la démocratie. Faut-il attendre d’être plongé dans l’obscurité totale pour réaliser la valeur inestimable de l’écosystème médiatique québécois ?

Si cela se produit dans l’indifférence, plus per­sonne ne demandera de comptes aux administrations locales quant à leur gestion des deniers publics. Une société sans médias, sans chiens de garde de la démocra­tie, donne le champ libre aux élus et gestionnaires. Les affaires courantes, les initiatives positives pas nécessai­rement inusitées et les travers des régions, qui ne suscitent aucun intérêt dans les grands médias, doivent quand même être couverts au bénéfice des populations locales et de la démocratie. À cela s’ajoutent toutes ces nouvelles inédites et d’intérêt public qui n’auraient jamais vu le jour sans la présence d’un journaliste sur le terrain, qui connaît bien son milieu.

Il y a le feu. Et malheureusement, si aucun changement ne s’opère à court terme, on risque de réaliser la valeur de ce qui brûle actuellement que lorsque nous serons confrontés à un tas de cendres.

Journaliste à La Voix de l’Est, Marie-Ève Martel vient tout juste de lancer l’essai Extinction de voix – Plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale. Elle est également administratrice à la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et blogueuse.