Pierre Jury

L’adversaire des libéraux sera...

ÉDITORIAL / Les prochaines élections fédérales auront lieu dans un peu moins d’un an. À moins que l’état des choses ne change drastiquement au cours de la prochaine année, les libéraux de Justin Trudeau sont bien partis pour entreprendre un second mandat. Parce que les forces d’opposition sont trop morcelées, ce qui rappelle la situation dont avait profité le gouvernement de Jean Chrétien pour être réélu en 1997 et en 2000.

Les prochaines élections fédérales auront lieu dans un peu moins d’un an. À moins que l’état des choses ne change drastiquement au cours de la prochaine année, les libéraux de Justin Trudeau sont bien partis pour entreprendre un second mandat. Parce que les forces d’opposition sont trop morcelées, ce qui rappelle la situation dont avait profité le gouvernement de Jean Chrétien pour être réélu en 1997 et en 2000.  

Ce qui signifie que le pire ennemi de Justin Trudeau sera... Justin Trudeau lui-même.

Sous Andrew Scheer, les conservateurs croient avoir trouvé un digne successeur à Stephen Harper. Peut-être bien. Mais Maxime Bernier a montré les limites de l’action conservatrice en lançant son propre parti, le Parti populaire, qui misera sur des idées bien plus à droite que les bleus de M. Scheer. Ce dernier s’oppose à la taxe sur le carbone, mais c’est à peu près tout. Le Parti populaire militera contre la gestion de l’offre, mais aussi contre toute l’aide aux entreprises. Nous sommes pessimistes quant à ses chances de réussir à court terme. Une seule année ne suffira pas à lancer un nouveau parti solide, mais cela suffira à démontrer la faiblesse des conservateurs qui verront les plus intransigeants d’entre eux quitter pour le Parti populaire.

La situation est bien pire pour le Nouveau Parti démocratique. La cote d’amour de son nouveau chef, Jagmeet Singh, ne lève pas. Cela fait regretter la retraite anticipée que les néo-démocrates ont imposée à Thomas Mulcair. Ce dernier a subi toute une déception alors qu’il a démarré la course électorale de 2015 en tête des sondages, mais il ne méritait pas de partir pour autant. D’autant plus que le NPD n’avait pas de dauphin qui attendait en coulisses. C’est ce que l’on appelle se tirer dans le pied. En 2019, M. Singh constatera l’éclatement de son parti au Québec, où il avait pourtant fait élire 59 députés en 2011, sous Jack Layton. Il peinera à en conserver une poignée, selon les pronostics les plus optimistes.

Le Bloc québécois est revenu à l’avant-scène en 2015 en raflant 10 sièges à la Chambre des communes, une victoire à comparer aux quatre dont il avait dû se contenter en 2011 – le NPD lui subtilisant l’essentiel de sa députation. Mais un an suffira-t-il pour relancer le Bloc ? Depuis deux ans qu’il est aux prises avec des luttes intestines liées au leadership de son ex-chef Martine Ouellet. Sa ligne dure a mené au départ de sept députés, qui sont revenus au bercail quand Mme Ouellet a été défaite sur sa performance de 32 % lors d’un vote de confiance, en juin 2018. On parle maintenant d’une assemblée de refondation du Bloc qui doit avoir lieu au printemps. Mais il est permis de douter qu’il restera suffisamment de temps et d’énergie souverainiste en cette année d’élection pour être une vraie menace. Le Bloc risque de se retrouver encore une fois sur la voie de service.

Cela laisse Justin Trudeau pour battre Justin Trudeau. L’usure du pouvoir commence à faire son bout de chemin. Son message ambivalent sur l’environnement rend perplexes les Canadiens. Comment peut-on avoir un discours vert et acheter le pipeline Trans Mountain pour 4,5 milliards $ en même temps ? Et puis le paiement de 10 millions $ à Omar Khadr, le fiasco de sa tournée en Inde en 2017, le retrait de son engagement de mettre fin au vote uninominal à un tour, tout cela lui fera perdre des votes.

Assez pour perdre le pouvoir ? Pas avec l’opposition morcelée. Justin Trudeau doit dire merci à ses adversaires !

Pierre Jury

Le mystère autour de Tony Clement

ÉDITORIAL / Qu’est-ce qui pousse un homme d’âge mûr à tomber dans le piège d’envoyer des photos dénudées de lui à de jeunes correspondantes en ligne ? L’étourderie, sans doute.

Maintenant, qu’est-ce qui arrive quand cet homme est, comme Tony Clement, un député et membre de l’ultra-secret Comité des parlementaires sur la sécurité nationale et le renseignement ? 

Cet organisme doit surveiller la GRC, le Centre de la sécurité des télécommunications et le Service canadien du renseignement de sécurité. Les attentes sont très, très élevées : M. Clement a doublement erré en adoptant un comportement qui met la quiétude des Canadiens à risque. 

Personne ne sait si notre sécurité a été mise en doute, mais il s’agit sans doute de la pire obstruction vécue à ce comité depuis sa création il y a un peu plus d’un an. Une obstruction qui peut potentiellement ruiner nos relations avec nos alliés des Five Eyes et d’autres encore. 

Nous ne le savons pas, donc nous nous perdons en conjectures. 

L’histoire scabreuse autour du député de Parry Sound-Muskoka, en Ontario, s’est défaite progressivement toute la semaine. Cela a débuté avec une « tentative d’extorsion » possiblement par un pays étranger, via une correspondante inconnue, via les médias sociaux. On a alors cru au départ qu’il n’était qu’une victime dans tout cela. 

Puis cela a évolué. Ce n’était plus une tentative d’extorsion, mais une affaire impliquant plus d’une personne, impliquant des photos et des vidéos de nus. Ce n’était plus une affaire d’une personne, mais d’un pattern chez cet élu qui aurait noué plusieurs relations, ou tenté de le faire, avec de jeunes femmes. 

Rappelons que M. Clement a 57 ans, qu’il est marié et père de trois enfants.

En plus de sa famille et de ses proches, il a mis dans l’embarras le chef de son Parti conservateur du Canada, Andrew Scheer. Ce dernier n’a rien à se reprocher dans tout cela : il n’est, comme son parti d’ailleurs, qu’une victime des emberlificotages de Tony Clement qui était, jusqu’à lundi, un politicien au-dessus de tout soupçon. Des appels se font maintenant entendre pour qu’il démissionne même comme député. Toutes ses actions s’embrouillent dans le mystère. Nous en découvrirons peut-être davantage dans les jours et les semaines qui viendront.

Il n’empêche que c’est là le comportement trop souvent constaté d’une personne en position d’autorité, directe ou accordée, qui profite de situations nébuleuses pour s’arroger des faveurs, allant peut-être jusqu’à celles de nature sexuelle. Combien de fois devrons-nous vivre cela ? Combien de relations douteuses à l’enseigne des mots-clics #MoiAussi et #MeToo endurerons-nous ? 

Une chose est certaine, c’est que ce n’est absolument pas la première fois, et absolument pas la dernière fois. À chaque occasion, nous tombons des nues parce que c’est une nouvelle personne qui est mise en cause. Dans certains cas, ce sont des personnes avec des vies en apparence exemplaires, comme Bill Clinton, Tiger Woods et Harvey Weinstein, ou Guy Cloutier, Gilbert Rozon et Éric Salvail plus près de nous. 

Devrons-nous ajouter le nom de Tony Clement à cette liste immonde ? 

Une chose est sûre : la bêtise humaine ne cessera de nous surprendre. Qu’un homme en apparence respectable comme M. Clement soit victime d’allégations de ce genre, cela nous étonnera constamment. Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

Pierre Jury

Attendons la réaction de Trump

ÉDITORIAL / Les élections américaines de mi-mandat sont enfin terminées. De voir tout le bruit qui était fait à propos de cet exercice électoral, on en venait presqu’à croire que Donald Trump faisait face à sa propre réélection.

Car des deux côtés, on avait sorti la machine pour exhorter les Américains à aller voter. C’était grosso modo le message des démocrates, répété ad nauseam par des ténors comme le président Barack Obama et l’animatrice de télévision Oprah Winfrey. Les républicains allaient bien plus loin : la caravane de migrants du Honduras qui ont entrepris un pèlerinage à pied vers la frontière entre le Mexique et les États-Unis allaient provoquer le chaos. De là l’envoi de 800 soldats pour aider les 2000 membres de la Garde nationale à stopper la vague humaine. À ces allégations sur la sécurité — provoquées par le laxisme des démocrates à adopter des lois plus sévères, rien de moins ! — s’ajoutait la frénésie de l’économie américaine qui va très bien. 

Les élections sont maintenant terminées. Républicains comme démocrates ont de quoi célébrer. Les républicains ont gardé leur emprise sur le Sénat, ils ont même augmenté leur priorité de deux sièges de plus, passant à une majorité de 53 contre 47. Inversement, la Chambre des représentants a basculé dans le camp des démocrates, et même Nancy Pelosi devrait reprendre son siège de présidente de la Chambre. Le jeu des pouvoirs et des contre-pouvoirs reprendra le haut du pavé et cela pourrait modérer les ardeurs du président Trump. Il a d’ailleurs adopté un discours plus civilisé, dans les heures qui ont suivi les résultats. Il a appelé à une meilleure cohabitation avec les démocrates. Il a prédit des règlements sur la santé, notamment. 

« Maintenant est venu le temps pour les membres des deux partis de se rassembler, de mettre la partisanerie de côté et de s’assurer que le miracle de l’économie américaine se poursuive », a lancé M. Trump, dans un élan d’entregent qu’on ne lui connaissait pas.

Mais l’accalmie n’a pas duré. Il a attaqué deux journalistes, les accusant de colporter de fausses nouvelles. Il a accusé des candidats défaits de son propre parti (!) d’avoir refusé son offre de les aider.

Les marchés boursiers ont d’ailleurs bien réagi, le Dow Jones gagnant plus de 500 points.

Maintenant, qu’est-ce que cela signifie pour le Canada ? 

Dans le cas de la nouvelle mouture de l’Accord de libre-échange nord-américain, pas grand-chose à court terme. L’entente est conclue, mais elle n’est pas signée. Les démocrates, qui ont repris du poil de la bête, pourraient-ils s’en servir pour jouer du coude et défaire l’accord ? Ils sont plus protectionnistes que leurs collègues républicains, après tout, même si les démocrates sont plus proches, idéologiquement parlant, des Canadiens de tous les partis. Cela reste à voir.

Pour le reste, les Canadiens se demandent encore comment les Américains ont pu élire un président polarisant comme Donald Trump. Ses commentaires désobligeants sur les femmes, sur les Noirs, sur les Latinos, sont aux antipodes des croyances largement partagées au Canada. Il serait impensable, dans le régime actuel des choses, qu’un politicien tienne le même discours chez nous. Ce serait un suicide politique. Nous pouvons apprécier le ressac qui entoure Maxime Bernier, le chef du nouveau Parti populaire. Ses seules positions anti-gestion de l’offre, très modérées par rapport à M. Trump, provoquent des vagues.

Pour le moment, regardons Donald Trump aller. Évaluons s’il a changé un peu, ou moyennement.

Éditorial

Des déficits pour quoi, au juste?

ÉDITORIAL / L’intention de départ n’était certainement pas celle-là, mais l’effet demeure le même. En annonçant lundi une hausse graduelle mais soutenue du taux directeur, le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, a offert un contraste saisissant avec la politique budgétaire du gouvernement Trudeau. Et cela vient rappeler (encore) à quel point les déficits que les libéraux fédéraux multiplient depuis leur arrivée au pouvoir sont difficilement justifiables, tant du point de vue de la gestion que de l’économie.

Dans un discours prononcé lundi devant la Chambre de commerce Canada-Royaume Uni, M. Poloz a clairement réitéré que l’ère des bas taux d’intérêt touchait à sa fin. Ceux-ci avaient été maintenus à des planchers historiques un peu partout dans le monde depuis le krach de 2008, afin de stimuler l’économie. Or c’est chose faite, maintenant.

«Les banques centrales ont déployé pendant une décennie des efforts extraordinaires pour inonder les marchés de liquidités, mais l’économie mondiale n’a plus besoin de ces mesures de détente monétaire, qui peuvent être peu à peu retirées», a indiqué M. Poloz. Il prévoit que le taux directeur de la Banque du Canada, sur lequel les institutions financières alignent les taux d’intérêt qu’elles chargent aux particuliers et aux entreprises, allaient progressivement passer de 1,75 % à environ 3 %.

Voilà qui devrait, en principe, faire tinter quelques cloches à Ottawa. Les principes du keynésianisme, qui inspirent une bonne partie de l’intervention des États dans l’économie depuis un demi-siècle, stipulent que les déficits budgétaires sont un bon moyen d’amoindrir les effets d’une crise, mais pas qu’ils sont un état «normal» des finances publiques. Quand l’économie tourne à plein régime, l’État doit en profiter pour ranger l’encre rouge. En fait, injecter de l’argent dans une économie qui va déjà bien — que ce soit en déprimant les taux d’intérêt ou en faisant des déficits — peut même être contre-productif, en provoquant un emballement de la «machine» économique qui débouche sur une crise.

On dira que la santé financière du gouvernement canadien demeure malgré tout exceptionnelle comparé à celle des autres gouvernements occidentaux. Et c’est absolument vrai. Le ratio de la dette fédérale sur le PIB avoisine les 30 %, ce qui est très en dessous de la moyenne du G7 (environ 80 %), et le gouvernement Trudeau affirme que cela baissera constamment au cours des prochaines années.

Tant mieux si c’est bien ce qui finit par arriver. Mais les libéraux fédéraux n’ont justement jamais fait ce qu’ils avaient promis en cette matière depuis 2015. Leur plateforme électorale annonçait un total de 24 milliards $ de déficits sur les trois premières années du présent mandat et un retour à l’équilibre budgétaire pour 2019-20. La réalité avoisine plutôt les 73 milliards $ de déficits pour le présent mandat et aucune date pour balancer les comptes publics. Ils promettaient une baisse continuelle du ratio dette-PIB, mais celui-ci a augmenté de 0,2 % au cours de leurs deux premières années au pouvoir (bien qu’il semble de retour à la baisse maintenant), d’après des chiffres de la RBC.

Et de toute manière, même si le PLC avait maintenu ses déficits dans les limites de ses engagements, ils n’auraient pas davantage été justifiés. Le fait que les finances publiques sont bonnes n’est pas une raison de les dégrader. Au contraire, c’est maintenant qu’il faut les assainir afin d’être dans la meilleure posture possible pour faire face à la prochaine crise. C’en est presque à croire que les intérêts électoraux du PLC sont la principale raison de son incapacité à se discipliner — mais c’est une bien piètre raison d’ajouter à la dette fédérale. 

Pierre Jury

Une occasion historique

ÉDITORIAL / Maxime Pedneaud-Jobin le voit bien. Il existe, avec la toute récente élection du gouvernement caquiste, une occasion de faire les choses différemment en Outaouais. Souhaitons que François Legault la perçoive comme le maire de Gatineau.

Ce dernier parle d’un « Plan pour l’Outaouais ».

Pierre Jury

Reprise d'un débat de 2016

ÉDITORIAL / À l’automne 2016 avait surgi l’histoire abracadabrante de la langue d’enseignement à la faculté satellite de médecine de l’Université McGill en Outaouais. L’affaire avait pris des proportions insoupçonnées lorsqu’il avait été connu que la moitié de la formation de la première année et demie se donnerait en anglais.

L’imbroglio avait duré plusieurs mois avant de connaître son dénouement : toute la formation serait disponible en français, un point, c’est tout.

Il avait fallu passer par des entourloupettes mal avisées avant de se rendre à l’évidence. Comme d’annoncer que «sur l’ensemble de la formation, à peine 8 % sera livré en anglais», ce qu’avaient souligné les Dr David Eidelman et Gilles Brousseau, respectivement doyen et vice-doyen — Outaouais de l’Université McGill. Il y avait eu des promesses «qu’à terme» toute la formation serait disponible en français, mais pas en 2020. 

Tous les obstacles apparemment insurmontables du début ont fini par se régler un après l’autre.

Les plus réticents à régler, outre les patrons de McGill, avaient été les députés de l’Outaouais, tous libéraux à l’époque. 

Même la Coalition avenir Québec, par la voix de sa députée Claire Samson, avait été intraitable.

En septembre 2016, elle disait : «Ils ont trois ans pour le faire, c’est un délai raisonnable, un effort légitime qui démontre la primauté du français. Je ne veux pas qu’on forme des médecins pour l’Ontario, je veux qu’on en forme pour le Québec et il faut que la formation puisse se faire en français.»

La députée Samson se retrouve aujourd’hui dans un purgatoire auto-imposé alors qu’elle a été écartée du cabinet du premier gouvernement caquiste de l’histoire. Elle croyait que ses états de service lui justifiaient un siège de ministre ; elle s’est trompée.

Mais sur le fond, elle avait raison de militer pour une faculté à 100 % française.

Deux ans plus tard donc, rebelote. Cette fois, c’est la pré-formation en médecine qui se donnera en anglais, et à McGill. Cette année de cours préparatoires vise les étudiants qui sortent des cégeps du Québec. Ils existent dans toutes les facultés et correspondent à la première de quatre années d’université qui ont cours dans le reste du Canada. Ce qui est nouveau, c’est que cette formation n’est disponible qu’en anglais.

Nous voilà-t-il repartis pour des mois de de protestations, cette fois, pour que la pré-formation soit offerte en français, et en Outaouais? Cela en a bien l’air. 

Mais une chose a changé. Ce ne sont plus les libéraux qui sont au pouvoir. Et le ministre responsable de l’Outaouais, Mathieu Lacombe, avait un ton beaucoup plus conciliant.

D’emblée, il a reconnu que «chaque étudiant a le droit d’avoir sa formation 100 % en français», a précisé le député de Papineau et ministre de la Famille, reprenant en essence les propos de la députée Claire Samson, il y a deux ans.

«Par contre, le fait est que quand on a un partenariat avec une université anglophone (comme McGill), cela apporte certains défis.»

Ces défis, comme il les appelle, ont pu être aplanis lorsqu’il a été su que la moitié de la formation des 18 premiers mois à McGill serait en anglais. Les autorités ont fini par trouver une solution. La même chose doit survenir dans cet autre dossier. Donnons à McGill quelques mois pour aplanir cet autre écueil. Et conclure que pour la pré-formation en médecine pour les cégépiens, la clef semble être que ces cours se donnent à l’Université du Québec en Outaouais, à 100 % en français, comme il se doit.

Pierre Jury

Détourné, le statut particulier !

ÉDITORIAL / Il ne reste plus grand-chose du statut particulier de l’Outaouais en santé. Les millions de budget spécial sont toujours au rendez-vous, même qu’ils ont augmenté un peu. Ils sont passés de 20 millions $, en 2007, à 24,5 millions $ par an. Mais ils servent à défrayer des dépenses qui, ailleurs, font partie des budgets courants. Ce qui contredit, en quelque sorte, la nature même d’un statut particulier.

Car à quoi bon un statut particulier si c’est pour puiser dedans pour défrayer des dépenses de tous les jours ?

Le statut particulier, au départ, devait servir à payer des primes de rétention aux infirmières qui songeaient à aller travailler en Ontario. Il fallait aussi réduire le recours aux agences privées qui se nourrissaient de ces défections. Le programme incluait les médecins et autres professionnels. Les sommes devaient aussi défrayer le rapatriement des malades de l’Ontario vers le Québec. Ces dépenses tombaient sous le sens. 

Le Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Outaouais aurait puisé dedans pour augmenter le nombre de patients qui ont un médecin de famille que nul n’aurait été surpris non plus. En 2016 en Outaouais, le taux était inférieur à 70 %, en deçà de la norme des régions du Québec. Il atteint aujourd’hui 80 %, en plein la moyenne provinciale.

Mais le CISSSO s’en est aussi servi pour améliorer l’accès aux services médicaux, ce qui était un des objectifs accessoires de 2007.

Alors au fil des années se sont ajoutés d’autres déboursés comme la nouvelle urgence de l’hôpital de Gatineau et l’agrandissement de l’hôpital de Papineau. Ces sorties d’argent ont été accompagnées d’un accroissement des dépenses de fonctionnement... qui a été puisé dans l’enveloppe du statut particulier. Le service d’aide téléphonique et d’intervention de crise Info-Social en profite également. La centrale régionale de rendez-vous aussi. Idem pour la faculté-satellite de médecine de l’Université McGill. Et le Centre de cancérologie. Alouette.

Au point où en 2013, 85 % du budget du statut particulier servait à défrayer des dépenses courantes. 

« On agrandit, notre capacité augmente, donc ça prend des ressources supplémentaires », avait expliqué Jean Hébert, le patron du CISSSO en 2015. 

Déjà en février 2011, Le Droit statuait que ce statut particulier devait « être bonifié ». En 2016, l’ex-député libéral de Chapleau, Marc Carrière, remettait en question ces dépenses. Légitimes ? « Non », avait-il répondu. Sa collègue Maryse Gaudreault, dans Hull, renchérissait en disant que ces mesures devaient viser l’accessibilité aux soins et à l’attraction et à la rétention de professionnels.

Quant à Stéphanie Vallée, alors ministre responsable de l’Outaouais, elle reconnaissait qu’un budget de fonctionnement de salle d’urgence ne devrait pas nécessairement provenir de l’enveloppe du statut particulier.

Bref, cela avait pris neuf années de statut particulier avant que des élus commencent à se poser des questions sur l’enveloppe de 20 millions $ et son utilisation.

Onze années plus tard, le constat demeure le même. Il est incompréhensible que le statut particulier de l’Outaouais en santé serve à payer pour des services qui relèvent des budgets d’exploitation normaux constatés ailleurs au Québec. 

En ce sens, il est clair aujourd’hui que l’argent du statut particulier a été détourné, non pas en tout, mais en partie, ce qui a prolongé le retard chronique de l’Outaouais, retard qui se poursuit toujours. 

Il reste à voir ce que le nouveau gouvernement de la Coalition avenir Québec fera de son engagement de bâtir un nouvel hôpital de 170 lits, et du budget du statut particulier, précisément. 

Pierre Jury

Legault fait bien d’éviter COP 24

ÉDITORIAL / Il y a beaucoup de grenouillage autour de l’invitation qui était faite à François Legault de se rendre au prochain Sommet sur les changements climatiques, en novembre, en Pologne. Tellement de grenouillage, en fait, que le premier ministre fait bien de passer son tour.

Il laissera aller sa ministre de l’Environnement, MarieChantal Chassé, qui bénéficiera d’une leçon accélérée sur le sujet, ce qui ne lui fera pas de tort. Elle y retrouvera entre autres son homologue fédérale, Catherine McKenna.

La sortie du Parti libéral du Québec est particulièrement osée. Le chef intérimaire Pierre Arcand souhaitait l’organisation d’une délégation québécoise autant d’élus de tous les partis que de représentants de la société civile et d’entreprises. Le député du Parti québécois Sylvain Gaudreault avait souhaité la même chose la veille.

Ce serait l’occasion, a argué M. Arcand, pour le chef de la Coalition avenir Québec de refaire sa « crédibilité douteuse » en environnement.

Quant à Québec solidaire, sa chef Manon Massé a invité M. Legault à « changer de cap » parce qu’il n’a pas parlé de changements climatiques au cours de la dernière campagne électorale.

Il est vrai que la CAQ, en campagne, a gardé un silence complice sur le climat. C’était, croyait-on, dans le but d’avoir les coudées franches une fois élu.

Pourtant, dès les premiers jours après son élection, François Legault a envoyé des signaux forts. Il a confié qu’il allait « en faire plus pour lutter contre le réchauffement climatique », et qu’il avait « bien compris » le message de la population québécoise à cet effet. Il a précisé qu’il n’avait aucune intention de rouvrir le forage pétrolier sur l’île d’Anticosti. Et il a rappelé qu’il s’était déjà engagé à respecter la cible de réduction des gaz à effet de serre du gouvernement libéral, soit une diminution de 20 % d’ici 2020 par rapport à 1990. Autant bien dire que c’est demain.

Mais là, parce qu’il décide de ne pas aller au sommet, il renierait ces engagements ? Voyons donc !

Le Sommet sur les changements climatiques dure 11 jours. C’est très long. Ce n’est pas comme le Sommet de la francophonie, juste après l’élection : deux jours et c’était fait. M. Legault avait l’occasion de se déplacer avec le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, afin de faire mieux connaissance. D’une pierre deux coups. 

Ce COP 24 survient aussi alors que l’Assemblée nationale tiendra ses premières journées de débat. Dire non à cela alors qu’un nouveau gouvernement se met en place est présomptueux. Surtout que son équipe en sera à ses premiers pas au Parlement de Québec et que les écueils seront nombreux sur le chemin des nouveaux ministres verts. M. Legault ne voudra pas trop s’en éloigner et mieux les accompagner. 

Il y a dans les exhortations de ses adversaires à l’Assemblée nationale des pièges que François Legault s’assure de vouloir éviter. Il y a de la petite politique là-dedans. Ce sont autant de jambettes que le PLQ, QS et le PQ ont placées sur la route de M. Legault dans l’espoir qu’il trébuche.

Nous voulons bien croire que plusieurs chefs de gouvernement sont allés aux précédents Sommets. Philippe Couillard et Jean Charest y sont allés régulièrement. Mais les conditions au Québec étaient bien différentes que celles d’un nouveau gouvernement qui fait ses premiers pas. Ces pas seront cruciaux pour la suite des choses. François Legault fait bien de s’assurer qu’ils se déroulent sans anicroche. Il lui restera bien un ou deux autres Sommets sur les changements climatiques avant la prochaine échéance électorale...

Pierre Jury

Annonce espérée, mais en 2023?

ÉDITORIAL / Le gouvernement fédéral a fait une annonce longtemps attendue et espérée par les communautés francophones, la semaine dernière. Il a confirmé la révision des règles pour déterminer où sont offerts ses services fédéraux bilingues, ce qui mènera à terme à l’ajout de quelque 600 nouveaux bureaux, ce qui inclut les gares et les aéroports des capitales provinciales.

Mais ces bureaux ne devraient offrir des services en français... qu’en 2023, soit dans cinq ans. L’entrée en vigueur de ces mesures ne surviendrait que lors de la dernière année du prochain mandat du gouvernement. Rappelons que des élections fédérales seront tenues l’automne prochain.

Scott Brison, le président du Conseil du Trésor, argue qu’Ottawa a besoin de temps car il veut se baser sur les chiffres du prochain recensement, en 2021.

L’ensemble de ces nouvelles pratiques devraient coûter 70 millions $, selon M. Brison. Elles touchent déjà 3900 bureaux bilingues au pays, sur les 11 500 qui existent. Cela en porterait le nombre à 4500.

Mais pourquoi attendre aussi longtemps ? « Car ce sont des changements très significatifs, a-t-il répondu. On veut s’assurer de bien faire les choses et de les implanter correctement. »

Nul besoin d’attendre jusqu’en 2023 pour les mettre en place... si cela était même possible. Cela donne l’impression de vouloir gagner indûment du temps. 

L’argument du prochain recensement repousse ces changements trop loin dans le temps. Dans l’attente, les francophones souffrent du manque de services en français dans les bureaux qui existent déjà.

Le président du mouvement Impératif français, Jean-Paul Perreault, l’a appris à ses dépens, l’an dernier. Le 23 janvier 2017, il n’a pu obtenir de services en français à son arrivée à l’aéroport d’Ottawa... qui est pourtant déjà reconnu comme devant offrir un accueil dans les deux langues officielles. L’enquête du Commissariat aux langues officielles, qui a mis 18 mois à être complétée, lui a donné raison sur toute la ligne. Pas d’offre active dans les deux langues (le Bonjour/Hi!), ni de recours à un collègue. « En définitive, le plaignant n’a pas reçu un service en français », dit le rapport. 

Pire : « En raison du nombre de plaintes déposées contre l’Agence des services frontaliers du Canada et de la nature répétitive des incidents soulevés, il a été déterminé que le suivi actuel de la vérification menée auprès de l’institution fédérale en 2015 serait la façon la plus efficace  de voir comment l’institution a cherché à remédier à ces problèmes persistants. »

Bref, le suivi de l’Aéroport d’Ottawa, amorcé en 2015, suffit. Même pas une remontrance.

Voilà pour les pouvoirs du Commissariat aux langues officielles ! Devant une infraction patente d’un règlement, la question est reléguée à un suivi en cours depuis trois ans !

Que pourront faire les aéroports des capitales provinciales ? À Charlottetown, le directeur de l’aéroport a déjà conclu que « ce sera un défi » car « il n’y a pas un très grand bassin de francophones », a-t-il confié à Radio-Canada. Le précédent commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, avait dès 2014 soulevé qu’il restait « beaucoup à faire » pour assurer l’offre de services dans les deux langues officielles.

Alors lorsqu’Ottawa parle d’élargir les services en français, nous ne pouvons qu’applaudir. Mais quand Ottawa ne réussit pas à régler les nombreuses plaintes, quand Charlottetown prévoit déjà des défis, même d’ici 2023, il faut se demander si les aspirations fédérales sont réalisables... et réalistes.

Pierre Jury

Éviter la spirale de l’endettement

ÉDITORIAL / Les Canadiens devraient se méfier de la dernière annonce de la Banque du Canada. Mais les chances sont qu’ils ne feront rien.

Le gouverneur de la Banque, Stephen Poloz, a annoncé cette semaine une hausse du taux directeur d’un quart de point de pourcentage. Cela le fait passer de 1,50 % à 1,75 %. Cette hausse, anodine aux yeux de certains, ne l’est pas du tout. Car il s’agit de la cinquième hausse en un an, et que d’autres sont prévues d’ici un an. 

Cette augmentation a des impacts immédiats. Le jour même, quatre des plus grandes banques au Canada relevaient leur taux de base de 3,70 % à 3,95 %. Voilà le taux plancher qu’un Canadien peut obtenir en s’adressant à un prêteur hypothécaire.

Ce ne serait pas si alarmant si le taux d’endettement des familles canadiennes était raisonnable. Mais il ne l’est pas. 

Les Canadiens doivent collectivement 1,69 $ pour chaque 1 $ de revenu qu’ils engrangent. L’essentiel de cette dette concerne des emprunts hypothécaires. Ils doivent en moyenne 260 000 $ sur leur maison. Une hausse de 0,25 % n’est pas problématique : quelques dizaines de dollars de plus par mois. Mais comme nous sommes rendus à la cinquième hausse du genre, et que d’autres sont prévues, cela annonce un choc pour bien des propriétaires. Des centaines de dollars de plus par mois. Des familles pourraient se retrouver coincées lorsqu’elles renouvelleront leurs hypothèques, dans un an ou deux.

Ajoutez à ça un prêt auto, plus une marge de crédit... 

Tiens, prenez le cas de Mathieu Lacombe, le nouveau député de Papineau et ministre de la Famille. Les médias ont fait un large cas de ses ennuis financiers au cours de la dernière année. 

Leur histoire est typique : deux enfants, une maison, deux véhicules, rien d’extraordinaire. Mais il n’a suffi que d’un congé de maternité à demi-salaire et d’ennuis de santé de son épouse pour plonger sa famille dans des soucis économiques. 

Ils ont eu le bon réflexe : ils sont allés chercher de l’aide et s’en sont finalement tirés. 

L’histoire de leurs problèmes pourrait se multiplier par milliers lorsque viendra le temps de renouveler les hypothèques. 

Il est facile de parler des solutions, de réduire les dépenses, mais il est beaucoup plus difficile de le faire. Les pressions sont énormes lorsqu’un véhicule brise et qu’il faut trouver une manière de se déplacer. Se contenter d’un véhicule usagé ? Ou pas de véhicule du tout et se déplacer en vélo ou en transport en commun ? Et puis, lorsque les collègues au bureau s’invitent à manger au restaurant le midi ? Comment résister, semaine après semaine ? 

Car là sont les vrais efforts de redressement financier. Dans les déboursés de l’hypothèque et des prêts auto, mais aussi dans les dépenses au quotidien : les cafés, les vêtements, les repas hors du domicile, les sorties, le gardiennage, bref, tout ce qui passe pour « normal », mais qui étire l’élastique de l’endettement.

La conséquence de dépenser moins, c’est que l’économie tourne moins rondement. Sauter des repas au restaurant élimine des emplois de serveur, de cuisinier, de plongeur. Il s’agit d’un risque réel. Mais nous vivons une situation de quasi-plein emploi et la menace d’emplois perdus, de moins d’intérêts versés aux grandes banques ne doit pas nous effrayer outre mesure de l’objectif central. Cela s’avérera le prix normal à payer pour réduire l’endettement des ménages, et voilà la grande priorité à laquelle le Canada doit s’attaquer, une famille à la fois.