Éditorial

Laissez Alphonse dans sa tombe

ÉDITORIAL / Le Mouvement Desjardins traverse une période difficile, autant pour la prestation de services que pour son image d’institution locale et régionale, avec ses fermetures de points de service et de guichets à travers la province.

La nature même de Desjardins l’expose, plus que d’autres, à la critique lorsqu’il faut prendre ces décisions impopulaires, mais le déferlement auquel on assiste depuis quelques mois a quelque chose d’excessif. 

On ne peut pas demander à une institution financière de maintenir un réseau en bonne santé financière et d’ignorer le changement dans les habitudes de ses membres et des clients. Par contre, on est en droit de s’attendre à ce qu’une coopérative de son envergure explique ses décisions, lorsque celles-ci privent une communauté des seuls services qui lui sont accessibles, et qu’elle consulte les autres acteurs locaux avant d’agir. Ça n’a pas toujours été le cas.

Lundi, le président Guy Cormier a défendu les décisions du Mouvement lors d’une commission parlementaire sur l’accès aux services financiers, qui s’est tenue à la demande du Parti Québécois, et de la Fédération québécoise des municipalités.

Aucun ministre n’a daigné s’y présenter.

Cette question sera pourtant l’un des enjeux de la prochaine élection dans plusieurs circonscriptions. Si l’accès à des services financiers de proximité est un besoin et que les conditions du marché empêchent les gens d’y avoir accès, il revient aux deux gouvernements, fédéral et provincial, de s’en occuper. 

Tout ne passe pas par des lois. L’État ne peut pas obliger une institution à ouvrir des succursales dans une localité ni les empêcher d’en fermer une, mais les élus peuvent amener des partenaires à une même table, pour travailler de concert à la recherche de solutions. Et cela inclut toutes les banques, pas juste Desjardins. 

Les transactions au guichet ont diminué de 30 % entre 2012 et 2017, selon les données présentées lundi. Mais le président de la Fédération québécoise des municipalités (FQM), Jacques Demers, rappelle que 40 % des paiements au point de service se font toujours avec de l’argent comptant. La croissance de l’économie collaborative, et les activités des petits commerçants dépendent encore de l’accès à de l’argent liquide. On ne peut pas ignorer ce problème.

Desjardins et la FQM travaillent maintenant sur quelques projets-pilotes. La fédération va aussi présenter une plateforme, pour la prochaine campagne, qui débordera largement la seule question des services financiers. On s’inquiète du déplacement des emplois vers les grands centres et on demande que Québec mette en place une politique nationale de déconcentration de l’administration publique vers les régions rurales. 

Le Mouvement Desjardins ne peut porter seul les coûts d’un accès aux services bancaires de proximité quand ses concurrents, et ses propres clients, migrent vers les plateformes numériques. 

«J’ai souvent entendu dire, dans les dernières semaines : Alphonse Desjardins doit donc se retourner dans sa tombe», a souligné M. Cormier aux parlementaires. 

Le Québec a bien changé. Il était impossible à l’époque de M. Desjardins de négocier un prêt ou une hypothèque d’un simple clic, à partir de son domicile. Mais c’est notre réalité. Il faut certes s’inspirer des valeurs qui ont guidé l’œuvre d’Alphonse Desjardins, mais c’est à nous de trouver les outils de notre époque. Alors, laissons-le dormir tranquille. 

Éditorial

Une forte odeur de corruption

ÉDITORIAL / Il y a du sang dans l’eau, autour du président des États-Unis. Son homme de confiance, Michael Cohen, sert d’appât dans une partie de chasse qui oppose le système de justice et l’entourage de Donald Trump.

Cohen est la cible d’un tir croisé, d’une part par l’enquête du Procureur spécial Robert Mueller, et aussi par l’avocat de Stephanie Clifford, Michael Avenatti. Celui-ci a révélé mercredi que Cohen a reçu 4,4 millions $ provenant de sociétés reliées à des oligarques russes, et des compagnies ATT et Novartis, alors en pourparlers avec l’administration Trump. 

Ce ne sont peut-être pas des pots-de-vin, mais ça y ressemble beaucoup, et l’argent a transité par le même compte qui a servi aux paiements versés à Clifford.

Une forte odeur de corruption plane sur cette administration et le président des États-Unis projette de plus en plus l’image d’un homme assiégé, retranché derrière une muraille qui se fissure chaque jour un peu plus. Avec chaque nouvelle révélation sur les agissements de son entourage, et sur sa propre implication avec du financement opaque, l’issue fait de moins en moins de doute. 

Tôt ou tard nous aurons un portrait beaucoup plus clair des liens entre tous les acteurs, et ce désastre atteindra une masse critique qui sera fatale à cette présidence. Même le Parti républicain ne sera plus en mesure, alors, d’empêcher le naufrage d’un président auquel il a vendu son âme. Nous n’en sommes pas encore là, mais à ce stade de l’enquête, nous avons dépassé le point de non-retour.

M. Trump accordait, il y a deux semaines, une entrevue téléphonique à l’émission Fox & Friends. Ses propos étaient si décousus, outrageants — et incriminants — que les animateurs eux-mêmes avaient dû y mettre fin, pour protéger le président contre lui-même. 

La situation est telle que ce puissant personnage ne parvient même plus à recruter des avocats compétents pour assurer sa défense. Il se voit réduit à recourir aux services de Rudolph Giuliani, qui s’empresse d’avouer la semaine dernière, sur à peu près tous les plateaux de télévision, que Trump avait bel et bien remboursé Cohen pour acheter le silence de Mme Clifford, alias Stormy Daniels. Son principal allié reconnaissait ainsi que le président est un menteur.

Pourquoi le nouveau conseiller aurait-il posé un geste en apparence irrationnel? La seule explication serait que la Maison-Blanche réalise que cette bataille est maintenant perdue, la Justice ayant saisi les documents de Cohen. La seule issue possible était d’admettre le stratagème avant que quelqu’un d’autre le fasse pour eux. Cela ressemble beaucoup à du désespoir. 

Le Guardian et le New Yorker Magazine ont fait éclater un autre scandale cette semaine, en révélant qu’une firme de renseignements israélienne s’est vue confier un mandat pour espionner et tenter de piéger des membres de l’administration Obama dans le but de discréditer l’entente multilatérale sur le nucléaire iranien que vient de dénoncer le président. 

Un gouvernement aurait donc fait appel à des espions étrangers, qui ont créé de fausses compagnies, utilisé de fausses identités, pour arnaquer ses propres experts et ses diplomates afin de modifier le cours de la politique étrangère des États-Unis. Ce sont des tactiques dignes d’une dictature, ou du Watergate... 

Il en faudra beaucoup pour faire perdre à Donald Trump l’appui inconditionnel, et aveugle, que lui accordent près de 40 % des Américains. Mais justement, ça commence à faire beaucoup.

Éditorial

Barrette inspire la CAQ

ÉDITORIAL / La CAQ de François Legault a beau critiquer le ministre de la Santé Gaétan Barrette, elle semble prête comme lui, si elle prend le pouvoir, à emprunter un bulldozer législatif si une décision de la cour lui est défavorable en tant qu’État-employeur.

La Coalition avenir Québec (CAQ) est revenue à la charge mercredi pour presser le gouvernement Couillard d’adopter d’ici le 15 juin le projet de loi 160 confirmant certaines conditions de travail applicables aux cadres des établissements de santé et de services sociaux. Les dispositions de ce projet sont déclaratoires et applicables malgré toute décision administrative, quasi judiciaire ou judiciaire rendue après le 23 mars 2015.

«Si rien n’est fait d’ici le 15 juin, les Québécois devront peut-être verser 200 millions $ pour des primes de départ de deux ans. C’est nettement exagéré et non justifié. Le gouvernement libéral doit sanctionner le projet de loi 160 rapidement, afin que l’argent puisse être investi en services pour l’ensemble des Québécois», affirme le chef de la CAQ.

À un mois de la fin de la session parlementaire, le court projet de loi n’est toujours pas à l’étude. À l’Assemblée nationale, François Legault a accusé le gouvernement de ne pas vouloir se mettre à dos 1300 cadres à cinq mois des élections. «Bien, il va se mettre à dos l’ensemble des Québécois. 200 millions $ c’est pour les services. Ce n’est pas pour 1300 personnes». 

La position de la CAQ dans ce dossier n’est pas aussi positive pour la population que le laisse croire la formation politique. L’enjeu ne se limite pas à 200 millions $. Certains éléments nécessitent un rappel. 

Le ministre Gaétan Barrette a présenté en novembre le projet de loi 160 pour contrecarrer une décision de la Cour supérieure qui lui était défavorable à titre d’employeur. La juge Suzanne Ouellet avait conclu quelques mois plus tôt qu’un règlement de modification lié à la loi 10 du ministre de la Santé, qui faisait passer l’indemnité de départ des cadres de 24 à 12 mois, était invalide et nul. L’Association des gestionnaires d’établissement de santé et de services sociaux (AGESSS) avait remporté la première manche.

Au lieu de laisser le processus judiciaire suivre son cours et de voir si une décision de la cour d’appel pourrait lui être favorable, le ministre a préféré présenter un projet de loi à caractère déclaratoire pour atteindre l’objectif qu’il s’était fixé. 

On s’attend bien sûr à ce qu’un gouvernement gère de façon serrée les fonds publics. Mais, il est également souhaitable qu’un gouvernement n’abuse pas de son autorité en utilisant son pouvoir législatif afin de ne pas se soumettre à une décision d’un tribunal qui ne fait pas son affaire à titre d’employeur.

Il est aussi souhaitable qu’un gouvernement respecte ses engagements, ses contrats. S’il estime avoir été trop généreux ou que la capacité de payer de l’État a changé, il peut- il doit même- revoir les paramètres lors d’une autre ronde de discussions.

Dans le dossier des cadres du réseau de la santé et des services sociaux, libéraux et caquistes sont sur la même longueur d’onde. Ce n’est pas en ce domaine que les électeurs assouviront leur désir de changement. La CAQ compte aussi rouvrir les ententes avec les médecins.

Quel employé et quel secteur d’activités peuvent se dire à l’abri d’un coup de force, d’un gouvernement qui nie le droit d’association et de négociation, et qui ne répugne pas à être à la fois juge et partie? 

Selon la présidente de l’AGESSS, Chantal Marchand, le projet de loi 160, qu’importe le parti qui l’approuve, est une dérive autoritaire et tout le monde devrait s’inquiéter que le processus démocratique ne soit pas respecté. En effet.

Éditorial

Pour réinventer la presse

ÉDITORIAL / Les journaux doivent se réinventer s’ils veulent poursuivre leur mission et survivre au déplacement des marchés publicitaires vers les grandes plateformes numériques.

La Presse a été un précurseur au Québec dans la transition vers une application destinée aux utilisateurs de tablettes, au moment où ces appareils sont apparus sur le marché, en faisant le pari audacieux d’abandonner le support papier. 

Cette fois, les propriétaires du journal brisent une autre convention, et transformeront l’entreprise en société à but non lucratif, qui deviendra indépendante de Power Corporation, après plus d’un demi-siècle d’histoire. La Presse deviendra une «fiducie d’utilité sociale», un véhicule juridique utilisé dans le domaine environnemental ou patrimonial. La Fiducie du patrimoine culturel des Augustines, par exemple, en est une. 

Les journaux ont grandi parce que notre mission d’information pouvait se marier avec la publicité. Google et Facebook ont fait éclater ce modèle, et il faut en créer d’autres. 

Groupe Capitales Média le fait en créant MONPANIER.CA. Il est autant dans notre intérêt que dans celui des annonceurs locaux d’occuper notre place dans l’espace numérique, pour éviter que d’autres monopolisent ce territoire. 

Les journaux ne génèrent plus les mêmes revenus que par le passé, mais la société a plus que jamais besoin d’être informée, d’apprendre les nouvelles et surtout de les comprendre. Dans cette optique, le recours à une fiducie mérite d’être mis à l’essai pour soutenir la production d’information. D’autres le font déjà, comme le rappelait hier le rédacteur-en-chef de l’Agence Science-presse, Pascal Lapointe, qui croit que le modèle d’entreprise à but non lucratif est une voie d’avenir pour les médias.

Mais à lire le message du président de La Presse, Pierre-Elliott Levasseur, on comprend aussi que pour permettre au gouvernement fédéral de soutenir cette mission essentielle, les grandes entreprises sentent le besoin de s’exclure de l’équation. 

À Québec, le premier ministre Philippe Couillard exprime un profond malaise à l’idée que les gouvernements interviennent dans la presse et menacent l’indépendance des journaux. Il a raison de s’en inquiéter, mais la vraie menace à court terme c’est plutôt que les journaux disparaissent purement et simplement du décor. Si l’État a trouvé des moyens de soutenir la production télévisuelle, incluant l’information ou le documentaire, on doit bien être capable de trouver un équilibre entre protéger l’indépendance des médias et assurer leur survie. 

Le problème fondamental, rappelons-le, n’est pas le désintérêt des lecteurs, mais le déplacement des revenus vers des plateformes qui ne produisent aucun contenu et refusent de se définir comme médias. Encore hier, la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, n’avait que des platitudes à offrir en rappelant les mesures prévues au budget pour soutenir le «journalisme local». Mais que signifie cette étiquette de «journalisme local» ? 

Son gouvernement, dit-elle, entend procéder à des changements qui permettront aux médias de recevoir des dons philanthropiques. Toute une vision d’avenir, mais attendons de voir quelle forme prendront ces changements pour juger. 

Ce qu’il faut c’est trouver une façon d’arrimer la production de nouvelles, la couverture de l’actualité à des sources de revenus durables. La philanthropie fait sans doute partie de la solution, mais elle ne suffira pas. 

Éditorial

De cancre à premier de classe?

ÉDITORIAL / Le Québec, qui rappelons-le a été la dernière province à rendre la fréquentation scolaire obligatoire, peine encore à contrer le décrochage scolaire, et de façon fort préoccupante chez les garçons. Décrochage parental? Décrochage «sociétal»? Décrochage libéral? Toutes ces réponses sont bonnes.

Il serait évidemment plus commode de trouver une seule cause. Pointer du doigt le sous-­financement ou les enseignants incompétents, les commissions scolaires et les syndicats sclérosés et réfractaires au changement, la réforme et ses compétences transversales, les fonctionnaires débranchés du ministère, les études comparatives aux faiblesses méthodologiques.

Il est tentant aussi de faire porter tous les torts aux libéraux au pouvoir depuis 15 ans et oublier que des gouvernements précédents ont aussi erré. En vain.

Tant qu’individuellement et collectivement nous n’accorderons pas à l’éducation l’importance qu’elle mérite, le Québec risque d’être présenté comme le cancre du Canada. Pas de quoi être fier.

Il est temps que le Québec prenne tous les moyens — et les bons — pour se hisser dans les premiers rangs. Qu’il fasse preuve lui aussi de persévérance et qu’il ne limite pas ses efforts à une présentation de politique de réussite éducative et une campagne électorale.

Si le voisin ontarien affiche de bons résultats, ce n’est pas uniquement parce que la note de passage est de 50 % et non de 60 % comme au Québec, et parce que les élèves n’ont pas à réussir toutes les épreuves pour obtenir leur diplôme. C’est aussi parce que le gouvernement ontarien est passé à l’action, que des spécialistes soutiennent les enseignants dans la réussite des élèves, que la formation continue existe, que l’Ontario se fie à la recherche et non à une seule étude, à la direction du vent ou au potentiel de gains électoraux pour dicter ses pratiques en éducation.

Le ministre Sébastien Proulx compte déposer d’ici la fin de session un projet de loi afin de créer un Institut d’excellence en éducation. Si cet institut est indépendant, crédible et doté de ressources suffisantes, si les chercheurs ont accès à des données complètes et récentes sur les résultats scolaires et les programmes, on pourra éviter dans l’avenir que des ministres s’improvisent experts en éducation et que des écoliers servent de cobayes.

Le Québec ferait fausse route s’il se contentait de recopier bêtement le modèle de l’Ontario. Nos réalités sont différentes. L’Ontario a des maternelles 4 ans, mais n’a pas de services de garde éducatifs et des CPE qui permettent de stimuler les petits Québécois de 0 à 5 ans et de déceler leurs difficultés.

L’Ontario n’a pas non plus comme au Québec, 20 % de ses jeunes qui fréquentent l’école privée. La proportion est de 5 % dans le reste du pays. Le Québec ne pourra pas indéfiniment nier que la popularité des écoles privées et la multiplication des programmes particuliers (sport, langue, art, éducation internationale) dans les écoles publiques deviennent problématiques. Le système d’éducation québécois est devenu le plus inégalitaire au pays. 

Par ailleurs, le financement ne serait pas pas la source de tous les maux en éducation, indique une récente étude de l’Institut du Québec. Cette conclusion confortera ceux qui sont réticents à investir davantage en éducation et qui préfèrent que le prochain gouvernement allège leur fardeau fiscal.

«Injecter plus d’argent est une décision valable si et seulement si on mesure l’impact des investissements supplémentaires», écrivent les auteurs de l’étude, Mia Homsy et Simon Savard. L’impact sur les élèves, et non sur les politiciens et leur horizon de quatre ans, devrait-on préciser.

Éditorial

Bloc québécois: le déni et la rancœur

ÉDITORIAL / Loin de freiner l’hémorragie qui risque de tuer le Bloc Québécois, le Conseil général de la fin de semaine dernière a plutôt eu pour effet de précipiter les choses. Le parti est maintenant sous respirateur artificiel.

La cheffe du parti fédéral et indépendantiste, Martine Ouellet, se devait de trouver les mots pour rebâtir les ponts avec les démissionnaires. Elle a plutôt choisi d’y mettre le feu. 

Malheureusement pour elle, il restait pas mal de monde sur l’autre rive. 

La vice-présidente du Bloc, Kédina FLeury-Samson, le directeur-général, Paul Labonne, et le responsable des finances, Sylvain Gauthier, ont tous trois quitté l’organisation au lendemain du congrès. L’ex-premier ministre Bernard Landry, comme Mario Beaulieu avant lui, a lui aussi retiré son appui à Mme Ouellet, mais un peu trop tard, malheureusement, pour modifier l’issue du congrès. 

Il faudra peut-être se rendre jusqu’aux prochaines élections avant d’écrire l’épitaphe du parti. Ou peut-être pas. La saignée ne s’arrêtera certainement pas à ces quelques départs additionnels. Plusieurs militants doivent déjà réévaluer leur adhésion à un Bloc «refondé» sous un tel leadership.

Les sept députés démissionnaires ont annoncé leur intention de mettre sur pied une autre formation politique. Cette option était très certainement présente à leur esprit avant même l’annonce de leur départ. Mais la charge hargneuse de Mme Ouellet au congrès ne leur laissait plus d’autre choix. C’est ça, ou se présenter comme indépendants, rejoindre un autre parti, ou  alors quitter. 

Leur nouveau parti n’est pas encore né que déjà il souffre du même dédoublement de personnalité dont a souffert le Bloc. Sera-t-il indépendantiste ou fera-t-on des compromis avec des candidats fédéralistes au nom de la défense des intérêts du Québec? Cette ambiguité est la source de tous les maux pour un parti qui joue ainsi sur deux plans opposés.

Le discours de Mme Ouellet, en fin de semaine, exprimait autant de déni que de rancoeur. Les problèmes qui déchirent le Bloc, disait-elle, seraient tous dus « à ces sept personnes-là ».

À son prédécesseur aussi, Gilles Duceppe, «reconnu pour contrôler le parti d’une main de fer». On la sent profondément blessée par ces attaques à l’endroit de sa personnalité, mais une crise aussi profonde que celle que vit son parti n’est pas juste le fait de quelques moutons noirs. Et il y en a beaucoup plus que sept.

Si la cause indépendantiste a reculé avec le temps, dit Mme Ouellet, c’est uniquement parce que le PQ et le Bloc ont eu peur d’en parler. Il semble hors de question pour elle de s’interroger sur l’évolution de la société québécoise. Le seul remède, dans un tel contexte, est donc de parler d’indépendance, partout, tout le temps, et l’appui à la souveraineté refleurira comme le lilas au printemps. 

«Il ne faut pas avoir peur de perdre des votes à cause de l’indépendance, pas avoir peur de perdre son siège de député». C’est une bien étrange façon d’encourager d’éventuels candidats à défendre les couleurs de son parti. 

Sa logique revient à demander aux Québécois d’envoyer à Ottawa des députés dont le principal travail serait désormais de convaincre ces mêmes électeurs des avantages d’une république du Québec. 

«L’objectif qui nous réunit est beaucoup plus important que nos égos personnels», a-t-elle conclu au terme de son discours. 

Ça reste à voir. 

Éditorial

Le poids électoral des aînés

ÉDITORIAL / Les «baby-boomers» ne jouissent plus du même poids électoral. Au scrutin d’octobre, leur génération sera sur le même pied que les X, les Y et les milléniaux. Les associations d’aînés qui comptent sur «leur pouvoir d’influence énorme» pour convaincre les partis politiques de répondre positivement à leurs revendications ont donc intérêt à bâtir des ponts entre les générations pour parvenir à «un Québec digne de ses aînés».

Une dynamique nouvelle marque les prochaines élections au Québec.

«Par un curieux hasard démographique, à l’élection de 2018, les groupes générationnels auront un poids électoral égal», écrivait en 2015 le professeur François Gélineau, professeur et titulaire de la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires, à l’Université Laval.

Les Québécois nés avant 1960, les X nés entre 1960 et 1979, et les électeurs nés après 1980 — les Y et les milléniaux — ont cette année le même poids électoral et peuvent prétendre avoir la même influence auprès des politiciens. À la condition, bien sûr, qu’ils votent. Ce que trop de jeunes s’abstiennent de faire. 

Quel sera leur comportement cet automne? La personnalité des chefs, les programmes des partis, les enjeux vont-ils inciter les jeunes à participer, à pousser les politiciens à prendre des engagements sur des dossiers qui leur tiennent à cœur, à se rendre aux bureaux de scrutin?

En 2015, il y a eu un soubresaut de la participation des jeunes aux élections fédérales, nous a rappelé mardi le professeur Gélineau. Le désir de changement après maintes années de gouvernement conservateur, la présence d’un jeune chef chez les libéraux — Justin Trudeau — et les enjeux mis de l’avant durant la campagne électorale ont pu motiver une plus grande participation de leur part.

Les «boomers» ne doivent donc pas tenir pour acquis qu’ils peuvent dicter des priorités et influencer le vote du 1er octobre comme au temps où ils représentaient 50% de l’électorat.

En se regroupant, le réseau FADOQ,  l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées, le Regroupement interprofessionnel des intervenants retraités des services de santé, l’Association québécoise des retraités des secteurs public et parapublic, l’Association des retraitées et retraités de l’éducation et des autres services publics du Québec, disent représenter 700 000 personnes âgées.

Leur regroupement sera plus fort et plus incontournable s’il est capable d’associer les électeurs «plus jeunes» à ses revendications. Que l’on soit âgé de 75, de 55, de 35, de 25 ou de 18 ans, on a tous intérêt à avoir un Québec digne de ses aînés. Comme nous avons collectivement  intérêt à prendre bien soin de nos enfants et à miser davantage sur l’éducation. 

Le vieillissement de la population a des effets sur l’ensemble de la société et interpelle plus d’un secteur d’activités. Parler par exemple de conciliation travail–famille, ce n’est pas se soucier uniquement des jeunes parents et de leur participation au marché du travail, mais aussi des personnes qui doivent concilier travail et soutien à leurs parents âgés en perte d’autonomie.

Revendiquer plus et de meilleurs soins à domicile, ainsi qu’une reconnaissance et un soutien accru pour les proches aidants n’est pas non plus uniquement une affaire de «vieux».  On peut se retrouver «aidant naturel» à 25, à 40, à 60, à 80 ans et souhaiter que le prochain gouvernement fasse enfin des soins à domicile une priorité, au lieu de continuer d’investir massivement dans les hôpitaux. 

La solidarité entre générations s’avère plus porteuse. Tous gagneraient à ce que le Québec se dote d’une stratégie d’ensemble pour bien s’adapter au vieillissement de la population.

Éditorial

Un rêve tout en couleurs

ÉDITORIAL / Ce ne sont pas les ambitions qui manquent dans la «Déclaration pour la paix, la prospérité et l’unification de la péninsule coréenne» adoptée à l’issue du sommet historique entre les chefs des deux pays, vendredi dernier.

Les deux leaders déclarent qu’il n’y aura «plus de guerre et ainsi, une nouvelle ère de paix a commencé». Les deux pays feront «des efforts conjoints pour atténuer les fortes tensions et éliminer pratiquement tout danger de guerre».

C’est ce que sont en droit d’espérer les quelque 80 millions de personnes qui vivent sur la péninsule et sur qui pèsent des menaces de conflit armé depuis des décennies. Les deux pays s’entendent donc pour «cesser toute action hostile», que ce soit sur terre, dans la mer ou dans les airs.

En soi, cela constitue un progrès important. Malheureusement, le seul engagement concret qui en découle pour l’instant est que le Sud cessera de diffuser de la propagande dans la zone démilitarisée, à travers ses haut-parleurs.

La déclaration est riche en symboles mais pauvre en concessions et compromis mutuels. Elle annonce surtout une reprise des contacts, des dialogues et des échanges entre les deux États. C’est tout à fait compréhensible à ce stade, mais il faudrait se laisser du temps — beaucoup de temps — pour voir comment cette volonté se traduira en gestes concrets. Le temps n’est pas venu de se demander lequel des chefs d’État mérite le prix Nobel.

La fermeture du site d’essai nucléaire Punggye-ri, annoncée par le régime, ne constitue pas une concession. Plusieurs géologues chinois ont sonné l’alarme quand ils ont constaté qu’une partie de la montagne s’était affaissée dans une cavité créée par la plus récente explosion, d’une puissance de 100 kilotonnes, en septembre dernier.

Ils craignent que la poursuite des tests provoque des retombées nucléaires dans toute la région, et le gouvernement chinois ne peut tolérer un tel risque à 80 km de ses frontières. L’abandon du site n’est donc pas un cadeau.

Le problème avec la façon dont est orchestré ce rapprochement, c’est qu’on risque de mettre la proverbiale charrue devant les bœufs. Tous les dirigeants nord-coréens ont rêvé de négocier d’égal à égal avec un président des États-Unis, de consacrer ainsi leur statut et leur importance sur la scène internationale. 

Une telle rencontre avec l’occupant de la Maison-Blanche aurait dû être l’aboutissement de négociations — pas le point de départ —, une reconnaissance que l’autre partie a tenu ses engagements. Mais le président Trump utilise cet important dossier comme véhicule de propagande pour rehausser son image auprès de son électorat. 

Il y a eu d’autres sommets avant celui-ci. En 2000, Kim Dae Jung s’était rendu à Pyongyang pour y rencontrer Kim Jong-il. Il a reçu le prix Nobel pour son initiative, mais par la suite, son vis-à-vis, Kim Jong-il, ne s’est jamais rendu à Séoul comme il s’y était engagé. Et plus tard, on a appris que des pots-de-vin de plusieurs millions avaient été versés au régime pour permettre la tenue de ce sommet. 

En 2007, un autre président sud-coréen, Roh Moo-hyun, s’est lui aussi rendu à Pyongyang pour une rencontre avec le même Kim Jong-il. La déclaration de 2007 disait que «le Nord et le Sud se sont entendus pour travailler étroitement ensemble afin de mettre fin aux hostilités militaires, réduire les tensions et garantir la paix sur la péninsule...»

Et nous voilà, 11 ans plus tard, devant les mêmes paroles. Elles méritent le même scepticisme.

Éditorial

Moins de revenus, et plus de rénos?

ÉDITORIAL / La moitié des écoles primaires et secondaires sont dans un mauvais, voire un très mauvais état. Le portrait pourrait même empirer puisque le tiers des bâtiments n’a toujours pas été évalué selon une nouvelle grille du ministère de l’Éducation. La facture risque donc d’exploser au cours des prochaines années, mais qu’importe, libéraux et caquistes sont prêts à réduire de plus de 600 millions $ et de plus d’un milliard $ les taxes scolaires. Qui se priverait de revenus en sachant qu’il a d’importants travaux d’entretien et de rénovation à réaliser?

La députée péquiste Carole Poirier savait pertinemment jeudi qu’aucun député libéral ou caquiste ne donnerait son appui à sa motion voulant que tous les partis politiques s’engagent à rénover toutes les écoles en déficit d’entretien avant de procéder à une baisse de la taxe scolaire.

L’occasion était bonne toutefois de montrer l’incohérence de ses adversaires. Et du même coup aussi, celle des électeurs qui aiment croire que l’on peut à la fois sans problème leur promettre des baisses d’impôts et de taxes, des infrastructures bien entretenues, de nouvelles écoles et des services accrus et de qualité en éducation et en santé. De l’aveuglement volontaire de part et d’autre.

Le Québec affiche un déficit de maintien d’actif pour l’ensemble des commissions scolaires de 3,3 milliards $, mais il peut, selon certains, se permettre de réduire de plus de 600 millions $ les taxes prélevées par les commissions scolaires et compenser celles-ci du même montant à même son budget. De l’argent que Québec n’aura pas pour remplir d’autres responsabilités. Une décision non avisée.

Ce n’est pas la première fois qu’un gouvernement promet d’améliorer les infrastructures scolaires. Celui de Philippe Couillard a un plan jusqu’en 2030. Malheureusement, l’expérience passée a démontré qu’il est facile de mettre ses engagements de côté en ce domaine. Lorsque l’économie ralentit et que les finances publiques en souffrent, on répare le toit qui coule, on va au plus urgent et le reste attendra. Il faut évidemment prioriser les services directs aux élèves. Qu’importe si les élèves et le personnel passent une bonne partie de leur journée dans des lieux vétustes.

«Les écoles ne sont pas adaptées à la réalité d’aujourd’hui, les infrastructures se détériorent». C’est ce que notaient les libéraux dans leur plateforme en 2003, a souligné mercredi à l’Assemblée nationale le député de la CAQ, Jean-François Roberge.

Quinze ans plus tard, le ministre Sébastien Proulx annonce la fin des écoles vétustes pour 2030. «On n’a pas, collectivement, mis les sommes aux bons endroits lorsque c’était nécessaire. Aujourd’hui, on va le faire». Vraiment?

On entendra sûrement souvent d’ici le 1er octobre que l’éducation est une priorité. Le Conseil du patronat du Québec a même suggéré vendredi d’en faire la priorité nationale. Pour qu’il en soit ainsi, l’intérêt des politiciens pour l’éducation et des écoles revampées doit perdurer au-delà de la campagne électorale.

Espérant gagner l’appui des électeurs, le Parti québécois s’engage de son côté à adopter une loi pour protéger les budgets de l’éducation du primaire au niveau postsecondaire, ainsi que ceux des services de garde éducatifs et de la protection de la jeunesse.

Le chef Lisée dit vouloir «sacraliser» l’éducation en créant une «loi anticompression», une «loi bouclier», rapportait vendredi La Presse.

Plusieurs seront sceptiques devant une telle proposition. Comme l’étaient certains lorsque la loi sur l’élimination du déficit et l’équilibre budgétaire a été introduite en 1996. Son existence a cependant forcé les gouvernements à faire des choix. Le Québec pourrait faire maintenant le choix de l’éducation.

Éditorial

Faire payer les riches

ÉDITORIAL / Selon la ministre de la Justice, les 500 millions $ investis pour moderniser le système de justice rendront celui-ci plus accessible et efficace. Au point de pouvoir mettre de côté la proposition de juristes qui suggèrent de limiter le nombre de jours d’audition qu’assure gratuitement l’État? La réflexion demeure pertinente.

«L’heure du buffet ouvert au palais de justice est révolue. Il est temps que l’on agisse afin de le reconnaître», écrivait lundi dans La Presse le doyen de la faculté de droit de l’Université McGill, Robert Leckey. 

Reprenant une proposition déjà formulée par Louise Otis, ancienne juge à la Cour d’appel, juge administrative internationale et professeure adjointe à la Faculté de droit de McGill, M. Leckey suggère que l’État assume pendant sept jours tous les coûts de fonctionnement des procès, et que par la suite, il demande aux parties qui en ont les moyens de payer la facture. 

Pourquoi soulever un tel débat à ce moment-ci? 

C’est une cause de divorce qui ramène la question dans l’actualité. Le public aura probablement retenu le montant de la pension alimentaire que Monsieur devra verser à Madame — 75 000 $ par mois — et les honoraires d’avocats payés par les deux parties — 12 millions $.

Mais viennent aussi avec ces gros chiffres les 23 jours d’audiences et les 47 ordonnances et jugements qui ont été nécessaires à la cause. Donc, du temps et des frais de juges, de greffiers, d’huissiers et d’autres membres du personnel des palais de justice auxquels s’ajoutent l’usage des salles d’audience et l’enregistrement des débats.

Une note assumée par l’ensemble des contribuables dont bon nombre non pas accès à la justice parce qu’ils ne sont pas admissibles à l’aide juridique et qu’ils ne sont pas assez riches pour se payer un avocat.

De quoi s’interroger sur l’équité de notre système. Le problème n’est pas nouveau et ne se limite pas au droit familial. En entrevue la semaine dernière à Radio-Canada, Louise Otis a réitéré la position qu’elle défend depuis 10 ans. 

Juge à la cour d’appel, Mme Otis déplorait en 2007 que l’affaire Castor Holdings avait accaparé des ressources judiciaires pendant de nombreuses années.

«Il n’y a ici aucune question reliée aux libertés fondamentales, aux droits démocratiques, aux garanties juridiques ni même à l’intérêt général de la collectivité. Cette affaire sérieuse met en cause des questions de droit civil et de droit commercial. Certes, ces questions méritent un examen juridique approfondi au regard d’une preuve complète administrée par les parties devant un tribunal indépendant. Mais elles ne méritent pas que des ressources judiciaires hors de toute proportion avec la nature réelle du problème leur soient consacrées pendant plus d’une décennie.» 

La juge soulignait également que «le justiciable moyen ne peut, lui, déduire ses honoraires d’avocat de ses revenus comme le font les personnes morales et les sociétés».

Le sujet n’a pas perdu sa pertinence en 2018. 

Même si Québec a au cours des derniers mois investi dans le système de justice et même si la ministre compte sur l’introduction de pratiques innovantes pour économiser temps et argent, un meilleur accès à la justice n’est pas garanti à tous.

Si les couples multimillionnaires et les riches citoyens corporatifs peuvent continuer de se battre pendant des années aux frais de l’État, il sera d’autant plus difficile qu’il le devienne. «L’accès universel au procès illimité ne garantit forcément pas un accès universel à la justice», soutient le doyen Leckey.

Voilà matière à réflexion pour les formations politiques qui se portent à la défense de la classe moyenne et qui promettent une saine gestion des fonds publics.