Pierre Jury

Le rempart de la gestion de l’offre

ÉDITORIAL / ​La publication du dossier « Comment ‘acheter canadien’ », dans notre édition d’hier, démontre un fait aussi consternant qu’étonnant : de façon générale, notre industrie alimentaire canadienne est si imbriquée avec l’industrie des États-Unis que nous peinons à trouver des aliments « 100 % » canadiens.

Ce dossier compilé par la Presse canadienne est révélateur de ces faits renversants. Il y avait eu de larges échos sur la question du ketchup Heinz, et de celui de son compétiteur French’s. Depuis 2014, la fermeture de l’usine Heinz à Leamington, dans le sud de l’Ontario, a fait en sorte que tout le ketchup Heinz est maintenant produit en Ohio.

La marque French’s a vu là une opportunité de se démarquer et renforcir le caractère canadien de son produit. Ce qu’elle a fait, insistant sur le fait que son ketchup est produit de tomates canadiennes... même si French’s est une société américaine.

Éditoriaux

Quand la collusion crève les yeux

ÉDITORIAL / Le président des États-Unis a désavoué son propre ministère de la Justice et ses services secrets, lundi à Helsinki, devant le monde entier, en se tenant fièrement aux côtés du dirigeant qu’on tient responsable du sabotage des élections dans son pays.

«Tous les services de renseignement américains ont conclu que la Russie s’est livrée à de l’ingérence. Qui croyez-vous?» lui a demandé un journaliste. La question était aussi claire que simple. Et le président des États-Unis a répondu qu’il croyait la «réponse forte» de Vladimir Poutine. Il a ensuite mentionné que le dirigeant aurait invité les enquêteurs américains à partager leurs secrets avec ceux de la Russie. 

La prestation du dirigeant américain a été si pitoyable que, pour la première fois depuis son élection, des commentateurs et même des membres du congrès parlaient ouvertement de «trahison», dans les minutes qui ont suivi la conférence de presse. 

Trump a été invité à préciser qui, selon lui, est responsable de la détérioration des relations entre Washington et Moscou, déplorée par son vis-à-vis russe. Il l’impute à la «stupidité» des États-Unis, à la «chasse aux sorcières» que constitue, selon lui, l’enquête menée par le procureur spécial Robert Mueller, et à des textos échangés par un de ses enquêteurs. 

Mais pas un mot sur l’invasion de la Crimée ni sur le tir de missile qui a abattu le vol MH17; ni sur les massacres de civils en Syrie; rien sur les milliers de victimes de la guerre en Ukraine; sur l’emprisonnement, l’assassinat d’opposants et de journalistes, jusqu’en sol britannique. 

Il s’en trouve peut-être encore pour nier l’évidence, mais hier, elle crevait les yeux. Donald Trump a vendu son pays pour accéder à la présidence. Il a trahi les agents de ses propres services secrets, qui risquent leur vie au service de ce pays, en désavouant aussi ouvertement leur travail. L’homme est si habitué à mentir que plus il nie la collusion, plus il y a de raisons de croire qu’elle est avérée. Au rythme où il le faisait hier encore, ses dénégations constituent pratiquement des aveux. 

Mark Warner, un sénateur démocrate de Virginie, vice-président du Comité du renseignement, affirmait lundi que le président a failli à son devoir de protéger le pays contre ses adversaires, ce qui constitue un motif pour «impeachment». L’allusion était on ne peut plus claire, même s’il na pas utilisé le mot. Mais sans l’appui d’élus républicains, qui vont boire cette coupe jusqu‘à la lie, elle n’ira nulle part. 

Un professeur de John Hopkins, Eliot Asher Cohen, spécialiste de l’histoire militaire, est allé plus loin: «Le mot trahison est si fort qu’on ne doit l’utiliser qu’avec précaution. Mais la conférence de presse qu’il vient de donner a mené le président des États-Unis sur ces sombres rivages...»

Vendredi dernier, le Département de Justice déposait des accusations contre une douzaine d’agents russes pour leur rôle dans le piratage et la dissémination des courriels du Parti démocrate. Les actes d’accusation rendus publics contenaient des preuves accablantes des agissements du renseignement russe, identifiants précisément les unités, les individus et détaillant leurs agissements sur Internet.

À titre de président, Donald Trump connaissait à fond ces éléments de preuve quand il a, à toutes fins utiles, baisé la main de celui qui lui a offert la Maison-Blanche lundi, devant la planète entière. 

Il n’est plus possible d’invoquer le doute désormais. 

Éditoriaux

Vous avez dit «privilège»?

ÉDITORIAL / Dans la foulée de l’intense (et disproportionnée) polémique qui a suivi l’annulation du spectacle SLAV, plusieurs voix ont réclamé un débat public au sujet du «privilège blanc». Et il est vrai que les inégalités raciales ou ethniques sont un problème au Québec, comme dans d’autres sociétés. Alors parlons-en…

C’est un drôle de concept que celui de «privilège blanc», apparu vers le milieu du XXe siècle avec le mouvement des droits civiques aux États-Unis et le fort courant anticolonialiste qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale. Dans les colonies que les puissances européennes soutenaient en Afrique et en Asie, où de petites minorités caucasiennes possédaient et dirigeaient presque tout, il y avait clairement un «privilège blanc».

Mais il nous semble maladroit d’appliquer ce concept aux sociétés occidentales actuelles, pour deux raisons. La première, c’est qu’un privilège, et tous les dictionnaires concordent sur ce point, est un avantage ou un droit particulier accordé à une personne ou un groupe. Alors par définition, si cet avantage est conféré à une majorité, alors il cesse d’être particulier et ne peut pas être un privilège. Dans une société comme le Québec, où les minorités visibles représentent 13 % de la population, le statut et les conditions socio-économiques des blancs ne peuvent donc pas être considérés comme des privilèges: ils sont la norme, simplement.

Cela ne signifie aucunement que les inégalités raciales et les préjugés ne sont pas un problème qu’il urge de régler, ici comme ailleurs. Nous avons [déjà affirmé ici: bit.ly/2mlkxkp] et nous maintenons qu’il existe un «racisme systémique» chez nous. Une étude du Conference Board a montré récemment que les gens des minorités visibles qui sont nés au Canada (et qui n’ont donc pas de problème de langue, d’adaptation ou de reconnaissance des diplômes) touchent des revenus d’emplois 19,7 % moindres que ceux de la majorité blanche, en moyenne. 

Que ce soit la conséquence de préjugés raciaux, de ce que les sociologues appellent reproduction sociale (la tendance à rester dans la même classe sociale de génération en génération) ou d’un mélange des deux, il faudra bien un jour accepter d’admettre qu’il y a chez nous un système social qui perpétue les inégalités sur la base de la couleur de la peau. Le même phénomène a beau s’observer ailleurs qu’au Québec, ce n’est que le comportement d’une majorité responsable que de reconnaître son existence et de travailler à y mettre fin.

Toutefois, l’expression «privilège blanc» nous apparaît mal choisie pour désigner cette réalité. On peut l’appeler discrimination raciale, racisme systémique, minorités désavantagées, les options ne manquent pas. Mais le statut d’une majorité ne peut pas être un «privilège».

Le terme est d’autant plus navrant qu’il sous-entend que la lutte anti-raciste va enlever quelque chose aux Blancs ce qui, et c’est notre deuxième point, est contre-productif. Encore une fois, dans un contexte colonial où, par exemple, une infime minorité posséderait 90 % des terres, l’idée de retirer des choses (propriétés, droits, statut spécial, etc.) à ce petit groupe a du sens. Mais dans une société où la majorité est blanche, le chemin vers l’égalité et la justice n’implique pas que l’on soutire quoi que ce soit aux Blancs : le but est de donner aux Noirs, Latinos, Asiatiques et Autochtones le même accès à la condition socio-économique de la majorité.

Alors il n’est nul besoin de risquer de braquer une partie de la majorité en sous-entendant, comme le fait l’expression «privilège blanc», qu’on va leur enlever quelque chose.

Éditoriaux

Une paille dans l’océan

ÉDITORIAL / Des restaurants et des bars ont annoncé ces dernières semaines qu’ils délaissent les pailles jetables. Cette contribution volontaire pour limiter les déchets de plastique est certes bienvenue. Coup de marketing et bonne action pour la planète. Mais si le Québec et le Canada veulent s’attaquer au fléau planétaire du plastique qui pollue l’environnement, les lacs et les océans, nos gouvernements devront prendre de solides actions, voire forcer la main aux entreprises et aux consommateurs.

Les Canadiens jettent chaque année 150 milliards $ d’objets de plastique. Moins de 11 % des déchets de plastique sont recyclés. Le Canada  participe à la pollution des océans qui contiennent 150 millions de tonnes de déchets plastiques.

Il est illusoire de penser qu’il suffira de convaincre les gens de ne plus utiliser des pailles jetables pour enrayer une menace à l’environnement et aux écosystèmes. Même si nous renonçons aux pailles, aux bouteilles d’eau et aux sacs de plastique, il restera encore beaucoup à faire. Le pratique et «peu coûteux» plastique est omniprésent. Les mesures volontaires risquent d’être insuffisantes.

Le gouvernement de Justin Trudeau s’active depuis le début de l’année. Du moins, il a cerné l’enjeu. Quel sera le bilan à la fin de son mandat l’an prochain? Cela reste à voir. 

En matière d’environnement, le discours des libéraux peut différer de ses actions. Justin Trudeau prône les énergies propres, défend l’Accord de Paris mais en même temps, il  investit  des milliards de dollars dans le pipeline Trans Mountain. Il faut concilier économie et environnement, dit-il.

C’est le même défi qui se pose avec la réduction de l’usage des plastiques. 

La ministre de l’Environnement, Catherine McKenna, indiquait ce printemps qu’il faut «veiller à ce que les plastiques soient réutilisées judicieusement d’une façon qui avantage notre économie et notre environnement». 

Comme ce gouvernement en a l’habitude, il  a lancé en avril une consultation en ligne, un «dialogue » avec les Canadiens pour trouver des «moyens d’éliminer complètement les déchets de plastique et de réduire les déchets marins».

En juin, le Canada a réussi à la rencontre du G7, dans Charlevoix, à faire adopter par la Grande-Bretagne, la France, l’Italie et l’Allemagne une charte zéro déchet de plastique. 

Le Canada tente de se positionner comme un leader en la matière. Un professeur de l’Université Dalhousie, Tony Walker, soulignait toutefois en mars à La Presse canadienne qu’une quarantaine de pays ont déjà adopté une politique nationale pour réduire l’utilisation d’articles de plastique à usage unique (pailles, bouteilles, assiettes, sacs).

La pollution des océans par le plastique fera l’objet d’une rencontre des ministres de l’Environnement du G7, en septembre, à Halifax. La  ministre McKenna a indiqué cette semaine qu’elle souhaite que le milieu des affaires se joigne aux discussions. On verra à cette occasion qu’elle est la volonté réelle d’Ottawa.

L’Agence France-Presse rapportait en début de semaine que la production mondiale de plastiques est en croissance depuis dix ans malgré les mises en garde des écologistes et le durcissement de la règlementation de la part de  certains pays. Il s’est produit 348 millions de tonnes de plastique l’an dernier,  comparativement à 245 millions de tonnes dix ans plus tôt.

C’est une chose de sonder la population et d’adhérer à une charte peu contraignante. C’en est une autre de fixer des échéanciers serrés, de règlementer, de taxer, de financer la recherche pour trouver des substituts, de promouvoir avec énergie la récupération et le recyclage des produits  faits de plastique et de soutenir les municipalités. À suivre. 

Éditorial

Mais il y a la manière...

ÉDITORIAL / Sur le fond, le président américain Donald Trump a raison : les pays de l’Alliance atlantique (OTAN) doivent dépenser davantage pour leur propre défense. Mais la manière qu’il y met est à ce point grossière et contreproductive qu’on ne peut s’empêcher d’y lire une profonde incompréhension des enjeux internationaux — dans le meilleur des cas.

Cette semaine, avant même d’arriver au sommet de l’OTAN qui a lieu à Bruxelles, M. Trump a (encore) trouvé le moyen d’insulter les alliés historiques des États-Unis. «Plusieurs pays de l’OTAN, qui s’attendent à ce que nous les défendions, non seulement ne respectent pas leur engagement [d’allouer 2 % de leur PIB aux dépenses militaires] mais sont aussi coupables de plusieurs années de paiements non-remis», a-t-il tweeté mardi. À peine débarqué au sommet, hier, il a accusé (sans fondement) l’Allemagne d’être «totalement sous contrôle» de la Russie.

Tout ce que dit M. Trump fait vivement réagir et cette dernière scène n’a pas fait exception à la règle, mais le fait est qu’il n’est pas le premier à évoquer ce 2 % — même s’il semble confondre les dépenses militaires nationales et le budget de l’Alliance. En 2014, lors d’un sommet de l’OTAN, son prédécesseur Barack Obama et le premier ministre britannique du temps David Cameron avaient demandé aux autres pays membres de faire leur «juste part». «Je vais être franc, des fois l’Europe a été complaisante en matière de défense», avait répété M. Obama au début de 2016.

D’autres que M. Trump — et des gens sérieux — ont fait le même constat dans le passé, et il faut admettre qu’il n’est pas sans mérite : rassurés par la présence américaine, certains pays ont réduit abusivement leurs dépenses militaires. Il n’y a pas de mal à vouloir que ça se corrige.

Mais en diplomatie, la manière de dire les choses est souvent aussi importante que le fond. Depuis quand insulte-t-on des alliés fidèles pour passer ses messages? La méthode plus douce, plus respectueuse avait pourtant commencé à porter fruit : après l’appel de MM. Obama et Cameron, les pays de l’OTAN avaient augmenté leurs dépenses militaires totales pour la première fois en 20 ans, en 2015 et en 2016. Tous ne l’ont pas fait également et plusieurs (dont le Canada) sont encore loin de la cible des 2%, mais ils se sont engagés à y arriver d’ici 2024.

En outre, l’idée que le pauvre Oncle Sam se fait exploiter contre son gré passe à côté d’un point fondamental : si les États-Unis ont tant de bases militaires en Europe (et partout dans le monde, en fait), c’est qu’ils ont calculé que c’était dans leur intérêt. Avoir une base dans une région donnée facilite d’éventuelles interventions militaires, ce qui amène une stabilité dans ladite région et y augmente l’influence politique américaine.

Il est possible, comme le supputait cette semaine l’ancien ambassadeur américain en Israël Dan Shapiro, que les insultes de M. Trump cachent quelque chose de plus délibéré qu’une simple incompréhension de la politique internationale. Peut-être ce numéro vise-t-il à faire éclater l’OTAN, de la même manière que M. Trump a saboté le dernier sommet du G7. Compte tenu de son isolationnisme notoire, ce serait logique.

Si c’est bien le cas, les prochaines années risquent d’être fort chaotiques. On parle ici d’une administration qui, dans la crise des migrants, a séparé de jeunes enfants de leurs parents sans même prévoir de mécanisme pour les rassembler. Alors on ne peut pas présumer qu’avant d’annoncer un retrait de l’OTAN, M. Trump en envisagera sérieusement les conséquences.

Pierre Jury

Amazon: bravo!

ÉDITORIAL / Ottawa-Gatineau a brièvement été sur les rangs pour obtenir le futur quartier général d’Amazon. Les espoirs ont vite été éteints.

Mais une autre lumière s’est allumée entre temps : l’établissement d’un centre de distribution d’Amazon. C’est ce qui a été confirmé, hier, par le maire d’Ottawa et quelques élus. Bravo !

Ce sont 600 emplois permanents qu’Amazon doit embaucher dans cet entrepôt. C’est énorme ! On doit y recevoir et y acheminer de gros items commandés chez Amazon, au contraire des sept autres entrepôts de la multinationale américaine, qui sont spécialisés dans les petits colis. 

C’est sans compter les 1500 emplois temporaires reliés à la construction qui sera assuré par Broccolini. Le gigantesque local de 92 900 m carrés doit être aménagé à l’intersection du chemin Boundary et de l’autoroute 417, un secteur longtemps délaissé par les grands projets à Ottawa. On préfère toujours le centre ou l’ouest. Cette fois, c’est l’est qui est avantagé et ce n’est pas trop tôt. Car en plus de l’emploi, cela stimulera la construction domiciliaire et les petits commerces de proximité. Cela allégera les pressions de circulation dans le centre et l’ouest pour mieux les équilibrer avec l’est, ce qui sera bienvenu.

Cela pourrait aussi aider les petites municipalités de Russell et d’Embrun, dans la couronne est de la capitale. Situées de l’autre côté de l’intersection 417-Boundary, elles pourraient profiter de la croissance attendue stimulée par cet entrepôt.

Bon, il est certain que ce ne seront pas des emplois comme ceux du futur quartier général d’Amazon. Ce seront surtout des emplois de manœuvre et de préposés, et 600 emplois, ce ne seront que des poussières en comparaison des 50 000 jobs que le HQ2 d’Amazon doit créer. Mais pour une région qui ne comptait pas lourd aux yeux d’Amazon, ces 600 emplois s’avèrent un beau cadeau de consolation. À prendre n’importe quand.

Éditorial

Le coût de la maltraitance

ÉDITORIAL / Les 7 millions $ de dédommagements que le gouvernement québécois a dû verser en 2013 aux résidents maltraités du CHSLD Saint-Charles-Borromée, à Montréal, n’ont pas servi de leçon. Québec se retrouve encore devant une demande de recours collectif contre les centres d’hébergement de soins de longue durée et une réclamation qui pourrait cette fois dépasser le demi-milliard de dollars. Les économies réalisées depuis des décennies sur le dos des aînés et des personnes vulnérables comme Daniel Pilote n’en sont pas. L’insensibilité collective à leur égard a un coût.

Le gouvernement de Philippe Couillard et son ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, reçoivent toute une gifle avec la demande de recours collectif du Conseil pour la protection des malades. La réforme du ministre Barrette amorcée en 2015 est montrée du doigt.

François Legault, le chef de la CAQ, a commenté que ce recours était le résultat de 15 ans de régime libéral. L’offensive judiciaire servira évidemment de munitions contre les troupes de Philippe Couillard. 

Mais même si ce gouvernement a visiblement négligé ces dernières années les services offerts aux personnes âgées ou non autonomes — le Protecteur du citoyen a constaté plus d’une fois des lacunes et un coroner a mis en cause la surcharge de travail d’une infirmière lors du décès d’un des 175 patients dont elle avait la charge dans un CHSLD du secteur Beauport à Québec —, des carences sont cependant observées depuis longtemps, tant sous des gouvernements libéraux que péquistes. 

Le recours collectif contre le CHSLD Saint-Charles-Borromée — une première du genre au Québec — avait été déposé en 1997 mais des procédures judiciaires avaient eu cours précédemment pendant 10 ans. Dans ce cas aussi, les requérants signalaient des négligences dans l’alimentation, les soins d’hygiène et de santé et se plaignaient de recours abusif aux médicaments.

En 2001, la Commission des droits de la personne et le Vérificateur général du Québec ont également fait état de déficience dans les services offerts aux personnes âgées ou en perte d’autonomie.

Les années passent, les gouvernements se succèdent, les parlementaires ont même adopté l’an dernier une loi pour contrer la maltraitance, mais des personnes vulnérables doivent encore en 2018 s’adresser aux tribunaux pour être traitées dignement, pour obtenir plus d’un bain par semaine, pour ne plus sentir l’odeur nauséabonde des couches souillées, pour cesser de craindre de mourir faute d’assistance si un appareil est défectueux.

C’est honteux et triste d’en être rendu là comme société. Qui plus est au Québec, où la population est vieillissante.

Bien sûr, on peut blâmer les ministres, les gestionnaires, et dénoncer une fois de plus le gouvernement Couillard qui a trouvé des millions de dollars pour rehausser la rémunération des médecins, mais trop peu pour rehausser les services des résidents des CHSLD.

Mais si les lacunes persistent, se peut-il aussi que ce soit parce que les élus ne sentent pas que le sort des aînés et des personnes hébergées préoccupe au plus haut point la population et les électeurs? Les personnes malades, âgées et vulnérables ne manifestent pas dans la rue et sont absentes sur les réseaux sociaux. La voix des autres doit donc être forte et constante.

L’émotion et la colère que provoquent des reportages sur les conditions de vie dans les CHSLD sont cependant éphémères. Le fait que les personnes vivent en moyenne moins de trois ans dans ces centres explique aussi en partie pourquoi il est si facile de détourner l’attention.

Le premier ministre Couillard affirmait mardi que le réseau est en constante amélioration, qu’il va dans la bonne direction. 

Il faudra combien de recours devant les tribunaux pour arriver à destination?

Éditorial

Productivité: faut y voir

ÉDITORIAL / Accroître la productivité. Ce n’est pas la première chose à laquelle les Québécois pensent en ce chaud mois de juillet propice au farniente. C’est pourtant un défi que doit relever le Québec, qu’importe si le voisin Trump change ou non d’humeur et de position dans les pourparlers commerciaux entre les États-Unis et le Canada.

D’ici les élections d’octobre, le gouvernement Couillard présentera un plan pour augmenter la productivité et la compétitivité des entreprises. Partenaires syndicaux, patronaux et municipaux y travaillent avec lui.

Souhaitons également que tous ceux qui aspirent à prendre le pouvoir aient aussi en tête un plan bien articulé pour donner l’élan dont le Québec a besoin en cette matière. Malgré une avancée, la productivité du Québec accuse toujours un retard, et ce, depuis des décennies. 

Ce printemps, 40 % des membres de l’Association des économistes indiquaient dans un sondage que la productivité insuffisante du Québec était le principal obstacle que devait surmonter le Québec pour accroître sa présence dans l’économie mondiale. Ils étaient moins nombreux (27 % des répondants) à s’inquiéter du vieillissement de la population. Et pourtant, les pénuries de main-d’œuvre causées par le déclin démographique occasionnent déjà de sérieux problèmes aux entreprises.

Même si le gouvernement Couillard peut se vanter d’avoir atteint son objectif de créer quelque 250 000 emplois durant son mandat, le Québec ne peut dire pour autant mission accomplie. C’est une erreur de penser que tout va bien parce que le taux de chômage est bas et que des milliers d’emplois ont été créés. La hausse des salaires enregistrée au cours de la dernière année n’apporte pas non plus l’assurance que le sort des Québécois va s’améliorer.

Certes, plus de gens s’activent sur le marché du travail, mais la valeur des biens produits par heure travaillée augmente toujours moins ici que dans d’autres provinces et moins qu’aux États-Unis.

Ce n’est pas grave, diront certains, le coût de la vie est plus bas au Québec. Autre erreur.

Dans le Bilan 2017 — Productivité et prospérité au Québec, Robert Gagné, directeur du Centre sur la productivité et la prospérité — Fondation Walter J-Somers —notait en février que le Québec ne peut plus tabler sur un plus faible coût de la vie pour compenser les écarts avec d’autres provinces, dont l’Ontario.

«En 2002, le coût de la vie était 21 % plus élevé en Ontario qu’au Québec alors qu’actuellement, un écart à peine supérieur à 10 % sépare les deux provinces. […] Si la tendance se maintient, le coût de la  vie au Québec sera bientôt similaire à celui de plusieurs provinces», souligne-t-on dans le bilan.

Gagné indique de plus que le déficit chronique du Québec en matière d’investissement alimente un dangereux cercle vicieux.

Dans un article publié en avril dans L’actualité, l’économiste Pierre Fortin soutenait pour sa part que «l’austérité budgétaire de 2014 et 2015 en a remis par-dessus». «L’investissement étant le tuyau dans lequel coule le jus du progrès technologique et de la productivité, une partie de l’explication du ralentissement de la productivité du Québec se trouve dans la dégringolade du volume réel d’investissement public (- 20 %) et d’investissement privé non résidentiel (- 16 %) de 2011 à 2015.»

Québec a retrouvé une marge de manœuvre financière et promet sous peu un plan pour augmenter la productivité. À la veille des élections, il faudra toutefois veiller à ce que ce plan favorise réellement l’automatisation, l’innovation, la formation accrue du personnel et une organisation du travail plus performante. Si gagner des votes est le premier objectif du gouvernement, le Québec continuera de traîner la patte. 

Éditoriaux

Animaux et show de boucane

ÉDITORIAL / L’ex-ministre libéral Pierre Paradis avait promis un gros changement. La cruauté envers les animaux au Québec devait devenir de l’histoire ancienne, du temps où chiens, chats et chevaux étaient considérés comme des «biens meubles» et non des «êtres doués de sensibilité» ayant des impératifs biologiques. Une loi a bel et bien été adoptée. Encore faut-il la faire respecter pour que le changement se produise.

Sinon, la loi n’aura été qu’un «gros show de boucane politique», nous indiquait jeudi le professeur de droit de l’Université de Montréal, Alain Roy. La machine, le MAPAQ (ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec), doit selon lui changer ses pratiques et livrer la marchandise. 

La Loi sur le bien-être et la sécurité de l’animal, adoptée unanimement à l’Assemblée nationale en 2015, a de nouveau fait la manchette cette semaine.

Selon La Presse, deux SPCA, celle de Montréal et celle des Laurentides-Labelle, constatent que la situation n’a pas changé sur le terrain depuis deux ans et demi.

Qui plus est, que le MAPAQ «leur met des bâtons dans les roues dans l’application de la loi». 

Autre fait décevant rapporté, le cabinet du ministre Laurent Lessard a confirmé que le comité d’évaluation de l’efficacité de la loi qui devait être mis en place ne le sera pas. L’évaluation se fera à l’interne. 

Quand un ministère et un gouvernement se défilent au regard externe, ce n’est pas bon signe. Il y a risque d’évaluation complaisante qui ne mettra pas le MAPAQ, ni les entreprises et les activités concernées dans l’embarras ou dans l’obligation de consacrer plus de ressources à la protection des animaux. 

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement se retrouve sur la sellette avec ce dossier. En 2017, l’organisation d’un rodéo urbain à Montréal avait également soulevé des questions sur l’application du nouveau cadre juridique. Le Festival western de Saint-Tite a également été pointé du doigt. 

À l’initiative du professeur Roy et d’un groupe d’étudiants, une demande d’injonction visant à faire annuler le rodéo de Montréal a été formulée. Ceux-ci estimaient que ce type d’évènements entraînent stress, détresse et risques de blessures chez les animaux. Une entente de règlement a été conclue et a mené à la formation d’un comité paritaire chargé d’examiner le traitement des animaux lors des rodéos. Un rapport est attendu en août. 

Des contradictions existent selon M. Roy entre les nouvelles normes prévues dans la loi et ce qui se passe dans des rodéos, mais aussi dans le cadre d’autres activités touristiques impliquant des animaux. Il soutient de plus que le MAPAQ est en conflit de rôle. Protéger les animaux et protéger l’industrie. 

Que des voix s’élèvent ainsi indique que Québec a mal saisi la portée de sa loi et qu’il ne prend pas tous les moyens nécessaires pour la faire appliquer. Ou, qu’il n’a formulé que de bonnes intentions.

Plusieurs ont applaudi lorsque Québec a légiféré. Ils ont cru que le Québec cesserait d’être le cancre en matière de protection des animaux et de se retrouver dans les derniers rangs du classement de l’organisme Animal Legal Defense Fund.

Se défaire de cette mauvaise réputation, exige une volonté soutenue. Il serait dommage que le recours aux tribunaux soit toujours nécessaire pour y parvenir. 

Le ministre Paradis promettait en 2014 que la situation allait changer. Elle le devait selon lui, oui pour le bien de l’animal, mais aussi pour des considérations commerciales notamment d’échanges avec l’Europe, avait-il expliqué à La Presse canadienne.

Ce serait bête et hasardeux de revenir en arrière. 

Pierre Jury

Ford coupe, les yeux fermés

ÉDITORIAL / Dans une décision controversée, mais attendue, le premier ministre Doug Ford, a mis d’un trait la hache dans le programme de plafonnement et d’échange des gaz à effet de serre en vigueur depuis 18 mois en Ontario. Nous n’avons pas fini d’en entendre parler...

Il s’agissait d’un de ses engagements phares de la récente campagne électorale. Il ne faut pas s’en surprendre. Mais Doug Ford n’a pas démontré le bien-fondé de sa pensée pendant la campagne électorale, et pas plus hier. Ç’aurait été le minimum qu’il aurait pu faire.

Le système de plafonnement et d’échange, que les anglophones appellent « cap-and-trade », est controversé. Le Québec et la Californie l’ont mis en place, l’Ontario était le troisième gouvernement à aller de l’avant. Mais c’était sous les libéraux de Kathleen Wynne. 

Ce programme exige une bonne dose de croyance pour se convaincre de ses bienfaits qui sont réels, mais assez intangibles. Les efforts de réduction des gaz à effet de serre sont perceptibles, quoique modestes pour les consommateurs. Le gouvernement de l’Ontario l’estimait à 13 $ par mois, soit à peine plus de 150 $ par an. Dont un 4,3 cents le litre d’essence, rapidement absorbé par les pétrolières. Pour les entreprises, c’était beaucoup plus cher, avec un système d’achats de droits d’émission (de polluer !) que les sociétés plus vertes pouvaient vendre à d’autres plus polluantes. Mais il y en avait pour 3 milliards $ depuis 18 mois, que Mme Wynne avait promis d’investir dans le transport en commun et une ribambelle d’autres mesures « vertes » comme des thermostats et des fenêtres pour les consommateurs. Un lot de bonnes intentions que le nouveau premier ministre a effacées, la semaine dernière, en mettant fin au Fonds pour un Ontario vert, notamment. 

Mme Wynne avait additionné et soustrait, était venue à la conclusion que le programme « cap-and-trade » était efficace, bien que la Vérificatrice générale de l’Ontario, Bonnie Lysyk, l’a accusée de souffrir d’un optimisme débordant. Les cibles de réductions des gaz à effet de serre seraient bien moins ambitieuses que promises.

Doug Ford ne s’est pas bâdré de tout faire ça.  

Il s’est limité à dire que « les systèmes de plafonnement et d’échange des droits d’émission de gaz à effet de serre ne sont rien de plus que des ponctions fiscales qui ne représentent aucun gain pour l’environnement et privent les contribuables de leur argent. »

Hop, voilà, tout le travail aux déchets. Et les 3 milliards $ payés par les entreprises ? Pas un mot. Et la menace du fédéral d’imposer une taxe sur le carbone aux gouvernements qui n’ont pas de mécanisme « cap-and-trade » ? Pas un mot. Et les 12 mois de préavis pour y mettre fin ? Pas un mot. Comme en campagne électorale, Doug Ford s’en lave les mains. Nous voulons bien que ce soit la nouvelle direction de l’Ontario ; après tout, une majorité de contribuables ont voté en faveur de ses idées. Mais maintenant qu’il est au pouvoir, ce n’est pas si facile. 

M. Ford avait l’obligation de démontrer ce qu’il avance, d’en faire la preuve. À défaut de cela, nous continuons à croire que la menace des gaz à effet de serre est bien réelle, qu’elle nous oblige à poser des gestes courageux et pas toujours rentables économiquement. Ce ne sont pas les 13 $ par mois qui feront une différence dans notre portefeuille. Surtout s’ils servent au transport en commun. Avec son plan de train léger, Ottawa sait bien que c’est là un investissement qui fonctionnera ! À terme, l’Ontario risque de payer plus, bien plus, avec les conservateurs de Doug Ford.