Des organisations communautaires à risque…

OPINION / Tout comme François Roy, je me suis retiré du Conseil d’administration de Mon Chez Nous. Je l’ai fait à la suite d’une séance spéciale de cette instance dans le but de décider entre deux candidatures au poste de direction générale de l’organisme. Je l’ai fait principalement à cause de la manière avec laquelle le processus de délibération a été écourté de façon expéditive et autoritaire, donc tronqué sous la pression d’un membre de fait, et non pas à cause de la qualité en soi de la candidature.

Évidemment on m’objecte qu’une décision a été prise démocratiquement à la majorité. En plus, on ne manque pas de me souligner que cette réunion était à huis clos, donc que je ne devrais pas dévoiler à qui que ce soit en dehors des membres de cette instance les carences de cette réunion. Aussi, ne vais-je pas pousser plus loin ma description de son déroulement.

Cette façon d’empêcher de véritables délibérations sur la base de questionnements et d’informations supplémentaires attendues et demandées par d’autres membres est absolument contraire à la nature fondamentale tant du milieu communautaire que des entreprises d’économie sociale dans lesquels s’inscrit Mon Chez Nous. Les organisations de cette mouvance émergent et fonctionnent sur une profonde base associative, c’est-à-dire de solidarité, d’égalité des membres librement associés et de démocratie. Elles ne se limitent pas à un cadre de démocratie formelle comme des organisations d’autres milieux où les décisions sont prévues d’avance et orchestrées par une élite d’initiés pour être ensuite entérinées par une instance formelle qui n’a pas à en débattre vraiment.

Mon Chez Nous est une organisation communautaire de développement de logements accessibles à des personnes très fragilisées et à la frange de l’itinérance afin de les aider à se stabiliser sur le plan résidentiel grâce à un service de soutien communautaire. Cette organisation a émergé et s’est construite au coeur du mouvement communautaire avec sa double nature de défense des droits des personnes et de lutte contre l’exclusion d’un côté et de réponses alternatives et entrepreneuriales de l’autre, cela en alliance avec d’autres mouvements sociaux aussi, par exemple syndical et le mouvement des femmes. Or, le modèle d’intervention entrepreneurial mis de l’avant par cette organisation qui a suscité des petits dans la ligne des besoins sociaux du même ordre n’est pas sans comporter un attrait pour des personnes dévouées, porteuses de compétences utiles et qui veulent s’impliquer dans ce qu’elles voient comme une bonne œuvre. Les organisations communautaires elles-mêmes accueillent ces bonnes volontés et font appel à leurs compétences professionnelles sur le plan de la gestion ou encore du droit et de l’intervention sociale. De la sorte, il y a toujours risque que ces contributions soient plus ou moins bien ancrées dans la nature profondément associative et de mouvement social des organisations communautaires et en arrivent à susciter un dilemme dans l’orientation de ces mêmes groupes. Or, en retenant une candidature plutôt qu’une autre solidement ancrée dans le mouvement communautaire et la gestion d’organisations de ce type, une fraction influente des administrateurs de Mon Chez Nous a considéré que cette dimension fondamentale n’était pas vraiment importante.

Pourtant, Mon Chez Nous et d’autres organisations apparentées n’ont de cesse de relever des défis importants concernant des problèmes qui confrontent la population de l’Outaouais, dont le faible taux récurrent de logements abordables et le degré de disparités sociales qui ne recule pas et engendre un débordement dans les refuges pour personnes itinérantes. Or, par rapport à ce problème, des responsables du CISSSO ont convoqué François Roy, qui a lui-même associé la directrice sortante de Mon Chez Nous, pour penser des interventions innovantes en vue de régler ce problème. Un projet d’intervention rapide a été mis de l’avant, projet qui suppose l’implication de différents acteurs publics, dont la Ville de Gatineau pour la réservation d’un terrain adéquat. Curieusement, lors d’un échange téléphonique en lien avec ma démission, un appel non sollicité par moi de la part du nouveau président de Mon Chez Nous, Donald Roy, ce dernier m’a indiqué que le projet de François Roy était mort-né ou n’allait pas aller de l’avant, parce que la Ville ne fournirait pas ce terrain demandé. Un tel propos a lieu de nous inquiéter. En effet, cela veut dire que c’est en vain que des organisations communautaires déposent des demandes et préparent des revendications auprès des instances publiques et politiques, ce qui est pourtant au cœur de leur mission. Lorsque je lis que le maire de Gatineau déclare à un journaliste du journal Le Droit que la double présidence de monsieur Roy au C.A. de Mon Chez Nous et à Action Gatineau parce qu’il « s’agit de deux fonctions bénévoles, dans des organismes qui se veulent des outils pour améliorer Gatineau », mon inquiétude monte d’un cran. Ce conflit se situe bien au-delà d’une apparence de conflit de personnalités. Décidément, la nature profondément communautaire et autonome d’organisations comme Mon Chez Nous est à risque.

Jacques L. Boucher, sociologue, professeur retraité et associé à l’UQO