Donald Trump, président des États-Unis
Donald Trump, président des États-Unis

Covid-19 – Quand on se compare, on se console

OPINION / Quiconque suit le moindrement ce qui se passe aux États-Unis quant à la gestion de la crise du coronavirus par le gouvernement central et certaines administrations régionales ne peut que se réjouir de vivre au Canada et dans l’une de ses provinces ou territoires. Jamais on n’aurait pu croire que notre puissant voisin, traditionnellement un modèle d’efficacité, en serait venu à un tel état de désorganisation devant la pandémie.

Voici un rappel de quelques facteurs qui peuvent expliquer cet état de chose.

Le premier de ces facteurs, celui qui vient immédiatement à l’esprit est évidemment la performance du président Donald Trump qui, dès le départ, a refusé de reconnaître la gravité de l’épidémie et de prendre les mesures nécessaires pour y faire face. Et maintenant que la situation devient catastrophique, non seulement il n’apporte pas le leadership qui s’impose, il envenime la crise par son incohérence, son mépris des recommandations des spécialistes, ses insultes envers tous ceux, dont les médias, qui ne pensent pas comme lui et son rejet sur les autres de toute responsabilité face au nombre effarant de décès qui ne cessent de s’accumuler.

De fait, loin de manifester la moindre sympathie pour ceux qui souffrent de la pandémie, il n’en a que pour ses cotes d’écoute et pour l’économie dont la performance est son seul atout en vue de sa réélection, d’où son insistance pour mettre fin dès que possible aux mesures permettant de contenir la propagation du virus.

Mais si cet individu, qui n’a aucune des qualités, ni la compétence, pour occuper son poste, réussit à s’imposer comme il le fait, c’est qu’il y a d’autres facteurs qui lui permettent de le faire et qu’on peut résumer à partir de quelques mots clés.

La division. Ce pays est littéralement scindé en deux parties à peu près égales numériquement, mais diamétralement opposées politiquement, idéologiquement et culturellement. C’est ce qui se reflète d’ailleurs dans l’élection successive de deux présidents aussi radicalement différents l’un de l’autre que le sont Barack Obama et Trump, lesquels représentent à leur tour deux partis politiques, les démocrates et les républicains, qui s’entre-déchirent au point de rendre le pays pratiquement ingouvernable à bien des égards, comme en font foi les paralysies budgétaires à répétition. Trump sait très bien jouer sur cette division en diabolisant le parti démocrate (ces « socialistes d’extrême gauche »), en alimentant la haine que lui vouent les républicains et en s’assurant l’appui de leurs éléments les plus radicaux (incluant même certains groupes religieux) dans sa façon ignoble de traiter les démunis, les minorités, les immigrants, les réfugiés, et toutes ces supposées menaces à la sécurité et à l’économie des États-Unis.

Le pouvoir. Le pouvoir central aux États-Unis est partagé entre le président, la Chambre des représentants, le Sénat et les cours de justice. Et selon qu’ils sont d’allégeance démocrate ou républicaine, et compte tenu de l’incroyable partisanerie qui marque et fausse à bien des égards leur action, ces différents pouvoirs collaborent ou s’affrontent systématiquement devant toute décision quant à la conduite de l’état. Trump détient ou s’attribue un pouvoir quasi dictatorial, comme en font foi tous ses décrets, ses sanctions, ses embargos et ses coups d’éclat militaires aux conséquences potentiellement énormes pour la paix et l’économie mondiales.

Entouré de membres de sa famille (dont Jared Kushner, son gendre et bras droit), de « ministres » non élus (secrétaires d’État, à la défense, au renseignement, à l’éducation, aux affaires extérieures…) qu’il nomme et dont il dispose à sa guise selon qu’ils l’appuient aveuglément ou non, il constitue à lui seul un état dans l’état.

La Chambre des représentants, à majorité démocrate, est élue, mais ses décisions sont soumises à l’approbation du Sénat (républicain), lui aussi élu et bassement soumis à Trump, à qui il accorde aveuglément son appui, malgré ses frasques les plus flagrantes. Les juges des plus hautes cours, dont la Cour suprême, sont aussi nommés ou élus en grande partie selon leur allégeance politique. Et si on ajoute à cela les gouverneurs des états et les maires, eux aussi en bonne partie redevables au pouvoir central selon leurs allégeances politiques, on peut comprendre à quel point la gestion d’une crise comme celle qu’on vit présentement peut être erratique.

L’argent. Au Canada, les dons aux partis politiques sont strictement réglementés afin d’éviter que des organismes ou des individus « achètent » littéralement la complicité des élus. Aux États-Unis, il n’y a pas de limites aux contributions que les riches peuvent faire aux partis et aux candidats. Et comme les élections coûtent des fortunes (6,5 milliards $ pour les élections de 2016), seuls les candidats qui réussissent à recueillir l’appui des riches, bien souvent contre retour d’ascenseur évidemment, ont des chances d’être élus. C’est ce qui place l’économie et les fortunes des milliardaires et des grosses corporations au premier rang des priorités de bien des élus. Et tant pis pour les changements climatiques, l’éducation, la santé… tout ça sur fond d’inimaginables inégalités sociales dans ce pays le plus riche de la terre.

L’invincibilité. En tant que pays le plus puissant de la terre, gouverné par l’homme le plus puissant de la planète, un grand nombre d’Américains en sont venus à se croire aussi invincibles devant la maladie que devant toute menace à leur sécurité venant de l’extérieur.

C’est ce qui explique en bonne partie le fait qu’au début de la crise et malgré ce qui se passait en Chine et en Europe, malgré les recommandations des spécialistes en santé, Donald Trump et ses semblables ont rejeté du revers de la main la menace, et ce, avec les résultats catastrophiques qu’on connaît aujourd’hui. Et quand on constate avec stupeur les ventes inégalées d’armes à feu depuis le début de la crise, on peut voir à quel point une bonne partie de la population croit toujours que la meilleure défense, même contre la maladie, consiste d’abord à s’armer jusqu’aux dents.

L’apathie. Ce qui surprend le plus devant des constats aussi accablants, c’est l’apparente apathie de cette majorité d’Américains qui, selon les sondages, désapprouvent la conduite de leur président depuis son élection et durant la présente pandémie. On ne peut imaginer un tel énergumène à la tête du Canada (dans la très improbable éventualité qu’il soit élu) sans que des masses de gens envahissent les rues pour protester contre un tel affront à la démocratie, à la justice, à la morale et à la dignité.

Pierre Calvé, Gatineau