Les loyers ont augmenté au 420, boulevard Cité-des-Jeunes.

Contrer l’embourgeoisement, c’est possible

Dans un article du 26 décembre, Le Droit nous informe que, suite à la tornade du 21 septembre 2018 et aux travaux majeurs effectués dans l’immeuble situé au 420, boulevard Cité-des-Jeunes qui en ont résulté, la firme Osgoode Properties va augmenter de façon considérable le prix de ses loyers. Un logement d’une chambre qui se louait environ 650 $ par mois avant la tornade est maintenant annoncé à 1040 $ par cette entreprise. Pour un logement de deux chambres, le prix atteint maintenant 1319 $ mensuellement.

Malgré ce qu’en dit Isabelle N. Miron, la conseillère municipale du quartier, nous estimons, au même titre que d’autres propriétaires de ce quartier, que cette entreprise profite de la situation et de la pénurie importante de logements locatifs pour augmenter de façon déraisonnable les coûts de ses loyers tout en favorisant l’embourgeoisement de ce quartier populaire réputé pour son parc de logements abordables et l’accueil des nouveaux arrivants.

Cette situation confirme un dénouement que nous appréhendions au même titre que plusieurs autres intervenants du milieu communautaire. Elle n’est, à notre point de vue, que l’amorce d’un phénomène qui va malheureusement s’accentuer si les autorités municipales n’agissent pas rapidement pour le contrer en laissant tout simplement agir les forces du marché.

Contrairement au propos tenu par Maude Marquis-Bissonnette, présidente de la commission sur le développement du territoire, de l’habitation et de l’environnement (CDTHE) de la Ville de Gatineau, nous croyons que Gatineau n’est pas dépourvue de leviers pour contrer ce phénomène d’embourgeoisement. En fait, comme le commande la loi, les élus municipaux ont l’obligation de prendre leurs décisions dans l’intérêt de l’ensemble des citoyens qu’ils représentent, incluant les plus démunis, et veiller à leur qualité de vie. Le conseil peut décider des orientations pour divers aspects de la qualité de vie de la communauté, notamment au niveau de l’urbanisme et du développement communautaire.

Dans cette perspective et comme nous l’avons signalé à quelques reprises au maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin, ainsi qu’à la présidente de la CDTHE, nous estimons que les autorités municipales auraient pu agir beaucoup plus rapidement pour contrer ce phénomène d’embourgeoisement et faire preuve de clairvoyance à la suite de ce sinistre dévastateur en proposant un plan de réaménagement urbain ambitieux et novateur de ce quartier comme cela a été fait dans les années 1990 sous l’administration l’Allier dans le quartier St-Roch à Québec. À maints égards, ce quartier de la basse-ville de Québec rappelait les recoins malfamés des grandes villes américaines où se côtoyaient prostitution, criminalité et pauvreté, bâtiments en décrépitude et terrains vagues à l’abandon. Pour plusieurs citoyens, cette plaie vive, au cœur même d’une cité sacrée joyau du patrimoine mondial par l’UNESCO en 1985, devenait très gênante; il fallait agir. 

Quelque 10 ans plus tard, le quartier était méconnaissable. Les efforts concertés des pouvoirs publics, des promoteurs sociocommunautaires et de l’entreprise privée ont contribué à redonner une vie nouvelle à ce quartier. Cette intervention majeure a redonné une vie et une large place au logement social et communautaire.

Comme l’administration l’Allier l’a fait à l’époque, nous estimons que Gatineau, avec l’aide des programmes gouvernementaux en place, pourrait se prévaloir des mêmes pouvoirs qui lui sont conférés par la loi en expropriant notamment les propriétaires délinquants, particulièrement ceux qui n’ont toujours pas amorcé la reconstruction ou bien la rénovation de leur immeuble sinistré, pour favoriser la transformation des immeubles en place ou bien la construction de nouveaux logements sociaux et communautaires sur les terrains désaffectés.

Même 16 mois après ce sinistre, il n’est pas trop tard et tout à fait envisageable de mobiliser les élus des gouvernements d’Ottawa et de Québec afin que soit rapidement mis en place un tel plan de réaménagement ainsi que les sommes d’argent nécessaires pour assurer une construction massive de nouveaux logements abordables. Cela favoriserait indéniablement le retour des ménages à faible et modeste revenu qui habitaient ce quartier ainsi que le maintien en place de ceux qui y habitent encore.

Comme cela s’est fait à Québec, pourquoi la Ville de Gatineau ne profiterait-elle pas de cette occasion exceptionnelle pour miser sur la mixité et l’embellissement de ce quartier encore dévasté au lieu de laisser sa reconstruction aux seules mains du marché immobilier et des spéculateurs fonciers avec les conséquences qui sont soulevées dans cet article ?

À la lecture de ce texte, plusieurs vont sûrement qualifier son contenu comme une proposition de « pelleteux de nuages » comme cela avait été mentionné, à l’époque, à l’endroit de l’administration l’Allier. À cet égard, j’aime bien me remémorer cette phrase extraordinaire du comédien et homme de théâtre Paul Hébert qui disait: «Il faut en pelleter des nuages un jour si on veut voir le soleil !».

L'auteur de ce texte, François Roy, est le coordonnateur de Logemen’occupe.