On estime que 65% de la population canadienne avait des préjugés contre les autochtones en 2016.
On estime que 65% de la population canadienne avait des préjugés contre les autochtones en 2016.

Changer le regard sur les autres

Anne Desrosiers
Anne Desrosiers
Collaboration spéciale
CHRONIQUE — LA MIK'MAQ URBAINE / Superbe température à l’extérieur, journée idéale pour préparer le terrain à l’hiver. Je sors dehors pour terminer le travail déjà entamé. Mes boîtes protectrices pour buissons ont disparu!

— Anne! crie Karine en courant vers moi. Ne cherche pas tes boîtes, c’est Matt qui les a pris pour les solidifier. On sait comment tu aimes tes plantes et arbustes, ils vont être bien protégés pour l’hiver.

— Merci, c’est vraiment gentil.

Matt sort de son garage, traverse la rue avec mes boîtes et le plus grand des sourires au visage.

— Voilà tes boîtes, elles sont solides maintenant! Vous parliez de quoi?

— J’allais demander à Anne si les autochtones payent pour l’électricité. Tu veux de l’aide avec tes sapins? On peut t’aider à les envelopper.

— Oui s’il vous plaît, je finis toujours avec plein de nœuds dans ma corde. Oui, Karine, tous les autochtones sur réserve ou hors réserve payent leur facture d’Hydro. Sauf la communauté de Kitcisakik en Abitibi-Témiscamingue, parce qu’ils n’en ont pas.

— Il y a des gens qui n’ont pas d’électricité! s’étonne Karine.

— Oui, et ce n’est pas le seul service qui n’est pas ou peu disponible sur les réserves. Les écoles sont un exemple. Certaines réserves offrent des services préscolaire, primaire ou secondaire, mais d’autres communautés n’ont rien du tout. Et le taux de décrochage scolaire est très élevé pour plusieurs communautés, particulièrement celles au Nord.

Karine et Matt échangent un regard surpris.

— Il y a aussi les services de santé et l’accessibilité aux soins de santé. La plupart des autochtones sur réserves doivent voyager, ce qui engage des frais que certains ne peuvent pas ou très difficilement se payer. En plus des contraintes de déplacement, il y a aussi la perception qu’ont certains allochtones des autochtones. C’est un très grand défi psychologique et physique à gérer. Est-ce que vous aimeriez aller vous balader dans un endroit où on vous regarde comme un déchet et où votre vie serait menacée?

— Est-ce que c’est si pire que ça? demande Karine.

— Vous vous souvenez de Joyce Echaquan? Une mère de famille d’un courage extraordinaire. Elle a rassemblé toutes ses forces, jusqu’à son dernier souffle, pour exposer les mauvais traitements qu’on lui infligeait. Le regard, les gestes et les paroles que posaient les personnes impliquées dans cette affaire ont démontré leur dégoût profond pour les autochtones. Joyce était pour eux la matérialisation de toutes les idées préconçues. Elle a reçu toute cette haine de leur part. Ça lui a injustement coûté la vie.

— Les médias parlaient de racisme systémique.

— Oui, en effet. On estime que 65% de la population canadienne avait des préjugés contre les autochtones en 2016. Heureusement, ce n’est pas tout le monde qui pense comme ça. Mais il y a beaucoup de chemin à faire.

— C’est énorme! Pourquoi c’est comme ça?

— Parce que les gens ont de fausses idées sur les autochtones et ils les croient dur comme fer. Par exemple, la fausse idée des taxes que je vous ai déjà expliquée. Cette idée a créé une forme de faux «privilège» et de là, une frustration de ne pas avoir ce «privilège».

— Je comprends un peu plus maintenant, me dit Matt. Je suis conscient du moment que je vais à l’hôpital, que ma vie ne sera pas mise en danger parce que je n’ai pas l’air «différent» de la majorité et que je vais en ressortir vivant. En fait, je ne me pose même pas la question.

— Je ne veux pas que vous pensiez qu’il y a juste des choses négatives quand on jase d’autochtones. Le portrait n’est pas très beau et ce sera un long chemin pour briser les stéréotypes et les fausses croyances. Il faut voir les bons coups aussi. Il y a des autochtones qui font un travail extraordinaire sur le plan social à l’intérieur ou hors de leurs communautés. Il y a des artistes autochtones incroyables de tous âges et dans différentes disciplines qui nous font vibrer avec leur art. Il y a des activistes qui eux, sont la voix de ceux et celles qui n’en ont pas. Si vous avez à retenir quelque chose ici, c’est la résilience et la fierté que la plupart d’entre nous avons.

— Merci Anne, j’aime nos conversations. Bon! Ton terrain est prêt pour l’hiver. Passe à la maison plus tard cette semaine, on fera un souper à l’extérieur avec les lampes chauffantes.

— Merci à vous d’écouter et de poser vos questions. J’amènerai de la bannique aux bleuets. Merci, Matt pour mes boîtes.

— Ça me fait plaisir!