Ça va comme c’est mené… et commenté!

POINT DE VUE / J’entends encore le chroniqueur du matin à la radio nous rapporter que l’urgence de tel hôpital est occupée à 179 %. Pas un simple 179, mais un très appuyé cccccent-sssssoitxaaaaante-diiiiix-neuuuuuf-poooour-ccccccent! Que le monde attendait 17 heures à une autre urgence. Et de rajouter que ce sera le défi de la ministre d’ici la fin du mandat. 

On est bien mal parti parce qu’il faudrait d’abord comprendre ce que ces chiffres veulent dire et le pourquoi de leur existence.

Un, 179 %, c’est quoi. C’est le taux d’occupation des civières autorisées dans une urgence. À mon hôpital, il y en avait 58 d’autorisées. À 179 % de 58, ça fait beaucoup de monde dans les couloirs de l’urgence. Un immense débordement. Je l’ai vécu.

Deux, comment on en arrive là ? Toujours de la même manière. Vous vous présentez à l’urgence. Au triage, on suspecte un problème potentiellement sérieux. Vous êtes alors installé sur civière et débute votre «séjour sur civière», mais vous n’attendez pas parce qu’alors commence votre prise en charge. Soluté, antidouleur si vous souffrez, traitement pour le diagnostic présumé et début de l’investigation. Prélèvements sanguins, électrocardiogramme, échographie, CT-Scan, IRM, endoscopie et autres. Votre «séjour sur civière» est très actif. L’objectif? Prendre une décision finale en moins de 12 heures. Si après 12 heures, ou moins, vous êtes mieux, ce sera un retour à la maison ou en ressource intermédiaire avec un traitement en externe. Sinon? Ce sera l’hospitalisation. S’il n’y a pas de place à l’étage, vous resterez à l’urgence… et participerez au 179 %! C’est tout simple.

Trois, vous aurez compris que le problème au moment du débordement en est un de capacité, donc de marge de manœuvre. Vous restez trop longtemps à l’urgence parce qu’il n’y a pas de lit disponible dans une chambre à l’étage.

Pourquoi? Sachez que, dans nos hôpitaux, à l’année longue, 100 % des lits d’hospitalisation «ouverts» sont occupés. Arrive la grippe, arrivent automatiquement les débordements. 

«Ouverts» signifie qu’il y a du personnel présent pour ces lits. «Fermés» signifie le contraire. L’été, des lits sont «fermés» pour permettre les vacances du personnel.

Cependant, dans les meilleures pratiques de gestion, seulement 85 % des lits devraient en moyenne être occupés. Oui, ça voudrait dire des lits ouverts, avec du personnel, mais non occupés. Ça s’appelle une marge de manœuvre. On en est très, très loin. 

Première conclusion, le manque de capacité est patent et chronique. 

Durant mon mandat, nous avons estimé qu’il manque de 2 à 3000 lits dans la grande région de Montréal (GRM). Soit 3000 lits d’hospitalisation de courte durée, soit une combinaison de 2000 de ceux-ci plus 1000 en ressources intermédiaires. En clair il manque l’équivalant d’un minimum de 3 à 5 hôpitaux dans la GRM, maintenant. 

La ministre dit qu’une meilleure première ligne va tout régler ça. Non! Ça aussi a été évalué. Une première ligne très performante en soins à domicile libérerait environ 300 lits. 

Réjean Hébert (La Presse 17 janvier) disait que 16 % des lits sont occupés par des patients qui devraient être ailleurs. Il oublie que, dans ma réforme, ce taux est descendu à 3 % en investissant 23 millions $ dans la GRM pour acheter toutes les ressources intermédiaires disponibles durant mon mandat! Ce n’est pas assez. Quel est le plan de la ministre à cet égard?

Faut-il rappeler que 2031, c’est le pic de vieillissement de la population au Québec? Et que son effet sur la demande de soins se fera sentir durant la vingtaine d’années suivantes?  

Finalement, il y a cet élément dont personne ne parle : la croissance de la population. L’institut de la statistique du Québec, dans son édition de juillet 2019, prévoit, entre 2016 et 2041, une augmentation de la population de la GRM à hauteur de 800,000 personnes, soit l’équivalent de la population de la grande ville de Québec… où, en passant, on retrouve cinq hôpitaux majeurs! 

Deuxième conclusion. Le problème est actuellement criant et il ira en s’empirant, faute de planification.

Dans ma réforme, nous avons agi. En plus de l’investissement majeur en ressources intermédiaires cité plus haut, nous avons annoncé et budgété l’ajout de 711 lits de courte durée dans la GRM (Vaudreuil 450, Cité de la santé 161, Maisonneuve-Rosemont 100). À Le Gardeur, 150 étaient dans les cartons pour 2019. Combien sont actuellement réellement en voie de réalisation? Aucun. Au mieux, l’hôpital de Vaudreuil (450 lits) sera inauguré en 2026, après un retard d’un an dû à l’indécision de la ministre. Mais nous avons fait de grands premiers pas.

Les conséquences de ce manque de capacité sont évidentes et une image vaut mille mots, celle-ci : à mon hôpital, j’ai déjà vu 80 % des lits «ouverts» occupés par des patients souffrant de problèmes liés à la grippe et à ses complications. Qu’arrive-t-il? On annule tout ce qui est annulable. En général la chirurgie (sauf le cancer). Bonjour la liste d’attente! 

Et je n’ai pas inclus ici les enjeux découlant du COVID-19 ou d’une éventuelle variante dans le futur.

Mais comprenons-nous bien. Ce texte n’est pas à propos de vous et moi qui irions attendre 17 heures à l’urgence pour un problème mineur, les fameux P4, P5. Ce problème se réglera en corrigeant une fois pour toutes notre première ligne dysfonctionnelle. J’y reviendrai éventuellement. Mais de régler l’un ne réglera jamais l’autre. Ici, il n’y a pas de vases communicants. Il faut deux solutions, totalement différentes l’une de l’autre.

En conclusion, le problème de débordement des urgences, le 179 %, ne pourra se régler qu’en traitant la cause, le manque de capacité. Sachant qu’entre l’idéation et l’inauguration d’un hôpital, il faut 6 ans, il est urgent que le gouvernement dépose un plan de construction d’hôpitaux dans la GRM sur une période de 15 ans et encourager le développement de ressources intermédiaires.

Lirons-nous ça dans le prochain budget? J’en doute. Pourtant le gouvernement devrait agir de façon responsable et présenter une vision à long terme. Malheureusement, il dépense bien mal l’argent dont il dispose.

Gaétan Barrette est aussi porte-parole, critique en matière de Trésor au PLQ