Le président et fondateur de Brigil, Gilles Desjardins, a accordé une entrevue au Droit AFFAIRES.

Gilles Desjardins, un homme et sa passion

Brosser le portrait de l’entrepreneur Gilles Desjardins, grand patron de Brigil, est une tâche délicate par les temps qui courent. Depuis deux ans, le projet Place des peuples qu’il veut ériger sur la rue Laurier, en face du Musée canadien de l’histoire à Gatineau, fait régulièrement les manchettes, suscite les passions, polarise les débats et divise l’opinion publique.

Controversé, son projet l’est certes et, dans son sillage, l’homme l’est devenu tout autant. Il y a ceux qui glorifient son audace, son sens des affaires et qui envient sa réussite. D’autres le démonisent, le percevant comme une menace pour un quartier que plusieurs estiment patrimonial, en raison de son projet d’y planter deux tours de 55 et 35 étages. 

Président-fondateur de Brigil, une entreprise active dans le développement et la construction immobilière depuis 1985, Gilles Desjardins est omniprésent dans le paysage de la région de Gatineau-Ottawa. 

Chaleureux et volubile à souhait lors de nos rencontres, il est plutôt mal à l’aise lorsque vient le temps de s’exprimer en public. « Je suis un bon vendeur, mais pas un bon communicateur », admet-il lui-même. 

Un don pour l’immobilier

Ce qui l’enflamme par-dessus tout, c’est le monde de l’habitation, une passion qui ne s’éteint jamais. Parlez-lui d’un de ses projets immobiliers érigés aussi loin qu’en 1998 et il vous précisera d’un seul trait l’année de l’acquisition du terrain, les dimensions exactes des bâtisses, leurs coûts, et l’année de leur construction. « J’ai un don, celui de la mémoire des chiffres. Je connais les numéros de téléphone de tous mes sous-traitants par cœur, les dates, je sais exactement où nous en sommes avec les budgets. »

Pour son ancien directeur des ventes et du marketing, Louis-Claude Boulard, maintenant propriétaire de l’agence immobilière Via Capitale Outaouais, c’est le pouvoir d’analyse de son ex-patron qui force l’admiration. « Il peut rouler sur l’autoroute et te dire que sa construction aurait pu coûter moins cher et être plus sécuritaire. Il peut entrer dans un building et te dire si son exploitation est rentable ou pas après l’avoir visité. »

Le président et fondateur de Brigil, Gilles Desjardins

Le destin de cet entrepreneur-né aurait pu être tout autre. À 16 ans, il abandonne les études, « malgré lui » tient-il à préciser, en raison d’une maladie sur laquelle il ne souhaite s’attarder. Ce qui ne l’empêche pas, trois ans plus tard et sans diplôme en poche, de fonder Brigil Construction. Mais, avoue-t-il, « le plus bel héritage que des parents peuvent laisser à leurs enfants, c’est l’éducation. Ça ne garantit pas le succès, mais ça améliore les chances de succès. Et sûrement que j’aurais été meilleur si j’avais l’éducation et la formation. Ça aurait évité des erreurs. »

Peu importe ces lacunes, l’entreprise n’a cessé de grandir. Au fil de ses 33 ans d’existence, Brigil aura construit plus de 9 000 unités résidentielles réparties dans une quarantaine de projets domiciliaires. En 2019, c’est plus de 1 000 portes qui s’ajouteront.

Le parc d’amusement

Fils de Gabriel Desjardins et de Lise Lacroix, Gilles Desjardins voit le jour le 15 octobre 1965, « à l’Hôpital Montfort », insiste-t-il. Six mois après sa naissance, la famille Desjardins, qui compte quatre enfants, quitte l’Est ontarien pour s’établir dans ce qui est alors Pointe-Gatineau. 

C’est là, au 500, boulevard Gréber, un terrain sur lequel le paternel opère un commerce de remorquage et de vente d’autos usagées, ainsi qu’une cour à ferraille, que naît sa vocation pour les affaires et l’entrepreneurship. Dans ce bric-à-brac, Gilles Desjardins y apprendra la vente et la comptabilité, à travers les cadavres de voitures accidentées et les odeurs d’huile à moteur et d’essence. « J’ai grandi dans le plus beau parc d’amusement qu’un enfant puisse rêver. À sept-huit ans, on répondait au téléphone et on faisait du service à la clientèle et, à neuf-dix ans, de la petite conciliation bancaire. »

M. Desjardins ne cache pas le respect qu’il voue à son paternel, aujourd’hui âgé de 79 ans et qui habite dans l’un des immeubles de Brigil. « La plus belle éducation que j’ai reçue, c’est dans le commerce à mon père. Il a été très patient avec moi, je n’arrêtais pas de lui poser des questions. Mais il nous laissait expérimenter, se souvient-il. Et le plus bel héritage que mes parents m’ont laissé n’est pas de l’argent, mais le goût d’être entrepreneur. »

L’art de l’habitation

Attablé à la brasserie Ste-Marthe, un restaurant qu’il opère au dernier étage de son luxueux édifice du 460, boulevard St-Laurent, à Ottawa, Gilles Desjardins fait défiler sous nos yeux croquis, esquisses et photos de ses nombreux projets. « J’ai 400 ans de projets en tête, mais il me reste 40 ans. S’il y en a qui ont hâte que je parte, il faut qu’il sache que je suis là pour encore longtemps. »

Et pour cause, puisque l’homme d’affaires possède assez de terrains pour développer quelque 20 000 unités de logement supplémentaires dans la région. Et il n’exclut pas d’exporter son expertise ailleurs, à Kingston ou à Belleville, en Ontario, ou encore en Floride. « Rien n’est sûr. Peut-être dans deux, trois ans. »

Et si, de son propre aveu, il ne se considère pas comme un amateur d’art, il n’hésite pas à se comparer à un artiste de la finance. « Je suis comme un pianiste. Je n’ai pas besoin de regarder mes notes pour connaître mon job cost. » Et si le peintre a pour satisfaction la qualité de ses tableaux, Gilles Desjardins considère que son art à lui « est de faire de beaux édifices. » Selon lui, un entrepreneur « c’est quelqu’un qui a des rêves, des idées. »

Comme un artiste, la vision de son œuvre a évolué avec le temps. « Il y a trente ans, mon focus était porté vers la satisfaction de la clientèle. Mais le personnel, c’est la grande raison du succès. Si tu as beaucoup d’argent et du mauvais personnel, tu vas perdre ton argent. Si tu as du bon personnel, il va le faire fructifier. Avec le temps, j’ai appris que mes clients, c’est mon personnel. » 

Au bureau du siège social de Brigil, rue Lois à Gatineau, l’entreprise a investi dans l’aménagement d’une petite salle d’entraînement et d’une cafétéria où, chaque jeudi, on sert des aliments santé. « C’est la journée la moins fréquentée de la semaine », ébruite-t-il du bout des lèvres.

Le philanthrope

La Nouvelle Scène, le Centre de pédiatrie sociale de Gatineau, les fondations Santé Gatineau, Montfort, La Cité et tant d’autres ont bénéficié de l’appui de Gilles Desjardins lors de leurs campagnes de financement. En 2015, il figurait dans le top 10 des plus grands mécènes du Québec, côtoyant dans ce palmarès les étoiles de l’entrepreunariat que sont les Michel Dallaire, Pierre Lassonde, et même le hockeyeur P.K Subban. « Je ne fais pas des dons pour recevoir des honneurs, je le fais dans ma région pour améliorer notre qualité de vie. » 

Et il se désole en observant l’opinion que porte généralement le public à l’endroit des gens d’affaires. « Nous ne sommes pas tous des voleurs et des fraudeurs... Une ville, ça se développe avec des entreprises qui créent des emplois. » 

Autre déception pour Gilles Desjardins, celle de constater le peu de place accordée à la finance dans les programmes scolaires alors que des jeunes sortent de l’école en ignorant « qu’il y a des intérêts sur une carte de crédit », regrette-t-il. 

La relève

Gilles Desjardins l’admet, sa conjointe Céline Bériault y a été pour beaucoup dans les succès de l’entreprise. Pendant longtemps, cette femme qui a transformé son bureau en espace feng shui a été sa principale partenaire d’affaires et sa conseillère émérite. « Si elle m’entendait présentement, elle dirait que je parle trop », redoute-t-il, même en son absence. Aujourd’hui, Mme Bériault est beaucoup moins présente dans le quotidien de Brigil, mais jamais bien loin non plus.

Leurs deux fils, Jessy, âgé de 23 ans, et Kevin, 22 ans, étudient dans des domaines proches à l’entreprise, le premier à l’École de gestion Telfer, l’autre en architecture à l’Université Carleton. De quoi faire rêver à la pérennité de Brigil.

« C’est une motivation à amener l’entreprise à un autre niveau. Je sais qu’il y a de la relève. Mais, ils feront ce qu’ils veulent de l’entreprise. Peut-être qu’ils prendront ces capitaux-là pour l’investir dans d’autres choses, en environnement ou dans le médical par exemple. »